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Auteur(s): Bourbouze & Graindorge
Contributeur: Frédéric Bonnet Obras, Collectif AJAP14

Subliminales maisonnées

Paysage en éclats

Juillet 2015, sur la terrasse au deuxième étage de la résidence La Palombière à Montoir-de-Bretagne, Philippe, ouvrier intérimaire des chantiers de l’Atlantique STX France[1], savoure un repos forcé. Manutentionnaire dans le chantier naval, il repose son dos en congé maladie. Il a emménagé dans des logements sociaux fraîchement livrés avec sa famille il y a quelques semaines. Dans le bâtiment d’en face, d’autres locataires profitent des beaux jours d’été et gonflent, sur leur loggia, une piscine pour leurs enfants en bas âge. Les regards entre nouveaux voisins sont complices. Beaucoup d’entre eux trouvent enfin un premier habitat digne, après un parcours résidentiel chaotique ou des accidents de la vie.

A quelques kilomètres des chantiers navals nazairiens, le territoire de la commune de Montoir-de-Bretagne est divisé par un zoning fonctionnel très fort : l’aéroport de Saint-Nazaire, la zone industrielle et commerciale de Cadréan, la zone portuaire et une partie résidentielle autour du vieux village. Cette dernière est le stéréotype du village périurbain à proximité d’une métropole régionale française. Pour atteindre l’estuaire de la Loire, il faut traverser la voie rapide, les voies ferrées et l’usine Airbus qui privatise en partie la piste d’atterrissage de l’aéroport. Les odeurs et les silhouettes des cheminées nous rappellent la proximité avec la raffinerie de Donge. Un chapelet de pavillons d’inspiration néo bretonne s’organise par franges successives le long de voies nouvelles. Toutes finissent en raquettes à la limite entre espace urbanisé et naturel. Heureusement, ici, l’horizon s’ouvre : au nord du bourg, le Parc Naturel Régional de la Brière forme une limite immuable. Ce marais – le deuxième plus grand de France après la Camargue – est une immense tourbière d’où émergent sept iles habitées de Chaumières construites à partir de roseaux, ressources locales séculaires. Le thème des marais, et surtout celui de la chasse aux volatiles, a donné son nom à l’opération immobilière pilotée par le bailleur social de la ville de Saint-Nazaire – Silène Habitat. La maîtrise d’œuvre étant confiée en 2010 à l’agence d’architecture Bourbouze et Graindorge.

Décentralisation

Après avoir exercés dans plusieurs agences réputées [2], Gricha Bourbouze et Cécile Graindorge fondent leur agence à Paris en 2005. Alors que la reconnaissance professionnelle et l’accès à la commande leurs sont garantis dans la capitale, ils s’installent à Nantes afin de voir s’épanouir leur vie familiale. Rompus à l’exercice de la conception et de la construction de logements, ils expérimentent à chaque nouveau projet des solutions constructives permettant une résilience des bâtiments dans le temps : ossature béton ou métallique pour des opérations de dents creuses en milieux constituées ; façades porteuses maçonnées dans des contextes plus lâches de zones d’aménagement concertées.

Rapidement ils sont repérés par Silène – qui sélectionne l’agence pour participer au concours de maitrise d’œuvre pour la réalisation de 48 logements sociaux à Montoir-de-Bretagne. L’agence est lauréate du concours avec une proposition qui rend ambiguë la perception des volumes bâtis, entre logements collectifs et individuels. « Autant il nous importe de s’inscrire avec douceur dans la structure urbaine et symbolique de ce lieu, autant nous avons cherché à « perturber » les modes d’habiter usuels, et ce faisant de proposer des alternatives aux habitudes résidentielles excessivement individualistes attachées à ces territoires. Le principal reproche communément adressé à l’univers pavillonnaire réside en effet dans l’érosion de toute notion de communauté. Nous avons donc cherché à définir les modalités spatiales d’une cohabitation heureuse [3] ».

Unité de voisinage

Sur un terrain de 150 m de long et 30m de large, en légère pente, Bourbouze et Gaindorge affirment la relation au grand paysage, tout en fabriquant un paysage intérieur. Une matrice spatiale de deux rangées de seize grosses maisons positionnées en quinconce, alterne constructions et espaces non bâtis. De subtils décalages offrent une perméabilité des vues et des parcours tout en s’adaptant à la topographie. Entre les constructions s’organise un paysage intérieur de cheminements et de jardins qui débouchent sur des cours de distribution ponctuées d’un banc et d’un arbre. Autour de ce dallage, se répartissent les huit cages d’escalier, mais aussi les services dédiés aux logements : stationnements par poche sous les bâtiments, celliers-locaux vélos individualisés, boites aux lettres, accès aux étages par des escaliers ouverts.  En étage, les volumes sont creusés de généreuses loggias panoramiques, orientées à l’Est, Ouest ou au Sud, afin aller chercher des vues lointaines sur le paysage rural.

En visitant les lieux, ces constructions fragmentées paraissent toutes de gabarit semblable. Seul un léger pli de façade, sur les cinquièmes et sixièmes plots,  épouse le tracé d’une nouvelle voie du lotissement. De plus près, les longs cheminements laissent apercevoir une collection de portes, des locaux communs, des places de parking et au-dessus de nos têtes de fines passerelles qui cadrent le paysage. Ce lien tendu entre deux constructions isolées fabrique le « juste » écart entre les bâtiments. La lecture attentive des plans dévoile tout un catalogue de typologies à l’assemblage inventif : simplex sur jardin, duplex, triplex, dont le premier niveau est uniquement le sas d’entrée. La diversité des logements est enrichie par les différents types de distribution : accès individuel au rez-de-chaussée, accès commun via la cage d’escalier, accès semi-individualisé en bout de passerelle. Les architectes expérimentent ici une typologie résidentielle hybride qui fabrique des unités de voisinages chères au Team X[4] : une structure urbaine collective avec une perception individuelle.

Architectonique collective

L’organisation de chaque maisonnée repose sur un principe spatial de plateaux libres permettant une liberté typologique et flexibilité sur le long terme. La structure est mixte : la façade porteuse est en briques monomur de 25cm d’épaisseur, un noyau de circulation en voiles béton assure le contreventement sismique ; les planchers sont des dalles en béton armé raidies par les relevés béton au droit des loggias. Seul un poteau central assure un point d’appui intermédiaire. Ce principe structurel concentrique libère tout l’espace intérieur. Le cloisonnement est libre, organisé par la position des gaines adossés aux cuisines et la proportion des séjours carrés ou rectangulaires avec le plus grand côté sur la façade éclairée. Par type de plots, les plans des logements, doublement ou triplement orientés, sont complètement différents à chaque étage, et se déploient en fonction de la position de la loggia. Ces loggias sont décalées d’un niveau à l’autre, et d’un bloc à l’autre pour ne pas avoir de vis-à-vis direct. Elles sont tellement grandes – de 10 à 20m² en fonction des types – qu’elles offrent une circulation extérieure alternative d’une pièce à l’autre.

Ce principe, d’apparence simple, n’a pas été sans difficulté à concevoir et à réaliser. Les dalles de reprises épaisses – 30cm – accueillent des poutres noyées et demandent un ferraillage conséquent. L’alternance des loggias multiplie les ruptures de descente de charges verticales mais aussi les surfaces de parois en contact avec l’extérieur destinées à être étanchées et isolées. L’application des labels énergétiques en vigueur – Effinergie RT2005 et Qualitel – aujourd’hui déjà plus contraignant – et l’évolution récente d’une norme parasismique dans la région, a complexifié la conception et la mise en œuvre de la structure en cours d’étude ; et impacté le coût global de l’opération. De plus, pour répondre à l’exigence du couple d’architectes nantais, la méthode de conception de maîtrise d’œuvre « à la française » est problématique. Le partage des responsabilités entre l’architecte, ses bureaux d’étude cotraitants et ceux d’exécution de l’entreprise, interdit d’être trop précis dans les dessins techniques et les prescriptions jusqu’à l’appel d’offre, alors que ce type de projet demanderait d’être étudié dès les premières phases de façon très détaillées. Bourbouze et Gaindorge doivent redoublés d’efforts pour garantir le résultat, car si les responsabilités sont partagées avec les bureaux d’études contractuellement, la charge de travail elle ne l’est pas.

Architecture des réseaux individuelle

L’étude plus approfondie de la distribution des réseaux caractérise cette nouvelle forme d’habitat hybride entre individuel et collectif. La distribution des fluides – eau, gaz, eau, électricité – est collective pour les logements situés à proximité de la cage d’escalier et individualisés avec coffrets dédiés pour les autres logements. Cependant chaque logement dispose d’une chaudière murale à gaz et de radiateurs en fonte d’acier. Simple d’utilisation comme dans une maison pour les locataires, ce type d’équipement a cependant nécessité mise au point complexe des cheminements des alimentations en gaz. Ici via les gaines palières, là par des voies moins conventionnelles – sans passer chez le voisin -, en plafond, en mur, en dalle puis en aérien pour atteindre les cuisines des logements les plus éloignés du coffret.

Le même attention de la part des architectes est visible pour les réseaux extérieurs : sur les murs, les sols et les clôtures tous les éléments techniques – regards, chambre de tirage électricité, coffret gaz, télécom – sont intégrés.

Iconographie

Ici nul bardage bois, nul panneaux composites colorés ou ganivelles venant signifier les nouvelles constructions par un affichage de façade. Dans ce paysage de bocage et de marais, les architectes cherchent l’expression de formes bâties banales, savant équilibre entre archétype et construction pavillonnaire, matériaux pauvres et mise en œuvre sophistiquée. En réinterprétant le vocabulaire de la ville suburbaine, du pavillon, l’écriture architecturale est volontairement « neutre » pour se fondre dans le décor. Le projet s’appuie sur les stéréotypes suburbains – échelle des constructions, expression formelle de la maison, place de la voiture – dessinés et amendés avec précision. L’échelle des bâtiments correspond à celle d’une grosse maison, d’une maison de maître, et conserve son image domestique tout en empruntant formes et matières à l’imaginaire pavillonnaire : une forme élémentaire à toit et pignons, déshabillée de ses accessoires trop triviaux : balcons, ferronneries, gouttières, porches. Le travail par soustraction de volumes des loggias, le choix de matière variés – enduit gris gratté ou taloché, pâte de verre, toitures en lés de PVC, clôtures en polycarbonate, parois en parpaings bruts – et un choix de couleur restreint à une gamme de gris alimentent cette neutralité. Tous les détails constructifs sont étudiés avec pour objectif une certaine abstraction, une simplicité visuelle ; cependant beaucoup ont demandé des efforts titanesques de mise au point. Leur sophistication est mise à mal par les compétences restreintes des entreprises titulaires des marchés de travaux. En effet, les choix constructifs sont traditionnels par les savoir-faire mobilisés, et ont poussé de petites entreprises habituées des constructions standardisés à répondre à l’appel d’offre à des prix bas. Mais la complexité du dossier et des détails de mise en œuvre dépassent l’apparente simplicité. De l’intérieur des logements, tout semble évident : l’entrée qui s’ouvre directement sur le grand séjour, la relation de la cuisine et du séjour avec la grande loggia, la salle de bain éclairée naturellement le plus souvent possible, les chambres commandées par le séjour pour limiter l’épaisseur des bâtiments et maximiser la surface habitable. Le lien entre les qualités du logement et la volumétrie générée préfigure de nouvelles formes urbaines[5].

Périurbanisme du futur

Alors que toutes les attentions sont focalisées sur le lotissement pavillonnaire, mode d’urbanisation conçus comme de simple produit, et ses pavillons, produits de catalogues, sa critique morale peine à dépasser le cercle des architectes urbanistes et de quelques élus éclairés. Pour comprendre les raisons de sa prolifération, il faut essayer de le caractériser : sorte de grand ensemble à plat[6] dont la pensée urbaine aurait été totalement atrophiée par un découpage parcellaire uniquement géométrique et la recherche d’une rentabilité maximale. Le nouveau quartier de l’Ormois à Montoir-de-Bretagne est implanté dans un paysage dont les qualités préalables à sa mise en chantier sont spectaculaires. Les habitants des lotissements et du périurbain mentionnent souvent cette qualité paysagère comme une motivation de leur installation[7]. Presque toujours dans ce genre de situations, les qualités du paysage, du site, ce qui en fait l’attrait disparaît après l’opération. Si quelque chose demeure, on lui tourne le dos, comme s’il fallait éviter de révéler la médiocrité du master plan et des maisons en masquant ce qui, naguère encore, faisant de ces lieux un enchantement. C’est bien le cas ici : nous sommes au bord de la Brière, un des sites les plus remarquables de la région. Ce site de la Brière est protégé : construire au bord, c’est être assuré que ce voisinage pérenne constitue, pour longtemps, un horizon magnifique à ces habitations par ailleurs modestes, leur donnant sans effort une qualité, une valeur même, que leur propre configuration ne leur attribuerait pas sans cela. Les maisons « ordinaires » produites par l’industrie pavillonnaire tourne le dos au paysage. Le plan du lotissement fait comme si rien de ce paysage incroyable n’existait, le quartier enclavé pourrait tout autant se situer en Lorraine, en région Parisienne, en banlieue lyonnaise, au bord d’une rocade ou d’une aire de triage.

Le projet proposé par Bourbouze et Graindorge demeure très modeste : construction standard, matériaux relativement pauvres. Ils questionnent la notion de densité qualitative dans ce contexte, habitué à la trop faible densité des maisons individuelles ou accolées. Ils apportent des pistes de réflexions sur la place de la voiture intégrée naturellement aux parcours quotidiens sous les bâtiments d’habitations. Le stationnement n’est ni honteux, ni complètement mis en scène, plutôt assimilé à une extension du hall d’entrée. La disposition en plan masse n’est pas aveugle au paysage : des transparences sont préservées, des vues s’ouvrent sur le marais depuis les logements imbriqués. Ces logements-là ont acquis, avec une grande économie, le bénéfice d’un paysage immuable.

Volonté politique

Mais quelles ont été les conditions de production de cette opération ? Quel bilan d’opération ? Quel coût du foncier pour le logement social ? La maîtrise d’ouvrage, Silène Habitat, hérite de 90 ans de d’expérience de production de logement social. Fondé en 1924, l’Office public d’habitations à bon marché de la Ville de Saint-Nazaire est désormais rattaché à la tutelle communautaire. Ce nouveau périmètre d’action lui permet une grande cohérence d’action à l’échelle intercommunale. L’opération fait partie d’un programme ANRU multi-sites. Les démolitions de barres ont été effectuées sur un seul et même grand ensemble, mais la reconstruction des logements a été disséminée sur plusieurs communes. Cet éclatement de l’offre répond au plus près des bassins d’emplois et aux profils des demandeurs[8]. Malheureusement, cette demande sociale favorise les surfaces les plus petites. L’imbrication de typologies avec un maximum de petites typologies n’est pas chose facile pour arriver à les distribuer. Le choix de cette forme urbaine fragmentée nécessite peu de surfaces par cage d’escalier, mais en démultiplie le nombre. De même, les linéaires et surface de façades sont très importants rapportés à la surface de plancher habitable. Pourtant, le budget est tenu[9]. La permanence des chargés d’opération du début à la fin des études côté maîtrise d’ouvrage, l’efficacité de l’organisation interne permet d’installer une relation de confiance avec le maître d’œuvre, sans doute pas étrangère à la qualité du projet construit.

Chez Silène Habitat, le cahier des charges est en constante évolution, il n’est pas fermé. Il évoque des besoins, mais n’impose pas de solutions de principe, ni d’organisations spatiales. De plus, afin de valoriser les retours d’expériences, le bailleur organise de nombreuses visites de ses opérations à la livraison, avec les services internes, les élus, les maîtres d’œuvre pour capitaliser les réussites, les échecs, les choses à améliorer. C’est aussi l’occasion d’échanger sur les conséquences de l’application des futures contraintes réglementaires qui grèvent le budget de développement[10]. De son côté, la SONADEV[11], acteur du développement local au service des collectivités finance la voirie  et réseaux de viabilisation en équilibrant son bilan par la revente des terrains au prix du marché, y compris au bailleur. L’entente entre tous les échelons de décision de la vie politique locale rend possible la construction d’une architecture innovante tout en produisant du logement social en quantité. Alors que la demande sociétale d’architectures est partiellement absente, que ce soit du côté des habitants ou des chefs d’entreprises, le combat de Grisha Bourbouze et Cécile Graindorge réside dans la difficulté de produire une Architecture avec des commandes de logements collectifs qu’ils soient sociaux ou privés.

[1] Chantiers de l’Atlantique, racheté en 2007 par groupe sud-coréen STX Offshore & Shipbuilding STX

[2] Ibos & Vitart, Lacaton & Vassal, oma

[3] Gricha Bourbouze lors de la visite du projet avec un membre du collectif AJAP 14

[4] Team X est un groupe d’architectes issus du mouvement moderne ayant contribué à repenser l’architecture et l’urbanisme en réaction avec les conceptions rationalistes de leurs prédécesseurs, dans les années 1960 et 1970. Alison et Peter Smithon avancent la notion de cluster (grappe) comme réflexion autour de l’unité de voisinage, pensé comme un système communautaire vivant aux échelles différenciées plutôt que comme un agrégat de « machines à habiter »

[5] Hildner Claudia, Future living, Collective housing in Japan, Birkhaüser Editions, 2014

[6] Le Corbusier et François de Pierrefeu‎, La Maison des Hommes, Ed. La Palatine, 1965‎

[7] Cette adhésion est particulièrement flagrante dans l’enquête menée à l’automne 2015 sur 7 sites en France par le CGET, sous la direction scientifique de Frédéric Gili

[8] Les demandes en termes de logements sociaux recensés par Silène Habitat concernent 45% personnes seules, 17% couple sans enfants, 22% de famille monoparentale

[9] Coût de l’opération 1 670 000€ HT, soit 1550€/m² SHAB

[10] Augmentation du coût de construction par logement en 10 ans de 35 à 45 %, à cause du changement de zone règlementation sismique, de l’accessibilité PMR et de la réglementation thermique

[11] La société Nazairienne de Développement est un acteur du développement local au service des collectivités et des partenaires privés crée en 1971

Architecte
- Bourbouze & Graindorge
Maître d’ouvrage
- Silène
Programme
- 48 logements
Lieu
- Montoir de Bretagne
Année de livraison
- 2015
Surface
- 4700 m²
Coût
- 4.9 M € HT