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Auteur(s): BEAUDOUIN Hervé
Contributeur: Frédéric Bonnet Obras, Collectif AJAP14

L’invention mesurée

 

Un équipement de plus

Poitiers, ville d’art et d’histoire ou encore « ville aux cent clochers », est l’ancienne capitale du Poitou-Charentes qui doit beaucoup à sa situation géographique, juchée sur un vaste promontoire sur lequel la cité historique réputée pour ses constructions en pierres s’est développée. Puis elle s’est étendue de part et d’autre sur les plateaux environnants, moins contraints, dessinant au gré des époques un ensemble de quartiers plutôt hétérogènes.

Comme de nombreuses villes françaises elle travaille à valoriser et équilibrer son territoire. Fière de son centre attrayant, elle valorise et préserve ce moteur d’une économie touristique importante et dans le même temps, elle cherche à développer un maillage étendu d’équipements pour équilibrer ses quartiers et encourager l’installation de nouveaux Poitevins sur tout le territoire.

La Gibauderie est un de ses quartiers excentrés, mêlant maisons individuelles, petits collectifs et grands parcs publics, dont les habitants se sont regroupés en association en 2003 afin de s’organiser et de proposer des activités. La mairie a décidé de soutenir cette initiative en les aidant à construire un nouvel équipement au cœur du quartier.

La singularité de cet équipement réside dans le fait qu’il a été initié, pensé et préparé par ses futurs usagers, prolongeant le travail engagé dès les années 80 par un comité de quartier associé aux parents d’élèves qui avait amené à la réalisation d’une enquête pour recenser les besoins du quartier. Il en était alors ressorti que les associations manquaient de lieux pour se rassembler, se contentant pendant longtemps d’une salle prêtée par les archives départementales toutes proches.

Aussi lorsque la commune a proposé de financer l’équipement l’association s’est chargée d’établir une partie du programme en recensant les nombreuses activités que ce bâtiment pourrait abriter. La demande étant à la fois foisonnante et simple : accueillir dans un seul bâtiment tous les âges, pour de nombreuses activités, souvent en même temps.

L’équipe des architectes Hervé Beaudouin et Benoit Engel fut retenue pour construire ce nouveau bâtiment en choisissant de construire un bâtiment à l’échelle du voisinage dans un contexte de petites constructions basses. Une famille de salles trapézoïdales aux toits faiblement inclinés ponctue une longue rue intérieure, tantôt ouverte sur le parc, tantôt donnant accès aux activités, tantôt élargie pour un espace partagé tandis qu’un grand mur lui offre une protection tout en dessinant dans une légère courbure une porte pour accueillir. Aux qualités d’usages remarquables s’ajoute une ambition constructive : matière, filière et savoir-faire.

Une ambition constructive

La maison des associations est un équipement de proximité cofinancé à moitié par la ville et le Conseil General ; à ce titre il a bénéficié d’un budget ni exceptionnel, ni particulièrement serré.

Dans un contexte poitevin largement minéral l’équipe ambitionnait de construire une grande maçonnerie : une partie du projet en pierre, une partie en brique mono-mur[1], une richesse de plus mais également un challenge difficile à tenir dans des contextes économiques toujours tendus, à l’image de nombreux projets publics sans réel soutien.

L’ambition constructive des architectes s’est rapidement heurtée à cette réalité ce qui les amenés à répartir l’effort d’innovation : un peu d’inédit (la pierre banchée) pour beaucoup de courant (maçonnerie traditionnelle).

Le mur réalisé artisanalement s’inspire de la technique dite des « bétons du désert »[2]  de Frank Lloyd Wright. Partisan d’une architecture qu’il dénommait lui-même organique, ce dernier recherchait continuellement à intégrer dans ses projets les matières mises à disposition par le site.

Au lieu de monter des lits de pierre sur toute la largeur du mur, technique courante de maçonnerie à la fois fastidieuse et consommatrice de matière, la technique consiste ici à ne dresser des pierres que sur leurs faces vues et à les disposer de façon précise dans un coffrage. Cette technique optimise la quantité de matière utilisée et le temps de montage s’en trouve considérablement réduit.

« Les pierres sont laissées « brutes d’extraction », non lavées. Le lessivage de la pluie, contribue a donner une belle coloration naturelle à l’ensemble. Ce n’est cependant ni un mur en pierre, ni un mur en béton, mais un peu des deux, ce qui lui confère une certaine  modernité iconoclaste ». Cette technique a été développée et améliorée sur plusieurs projets des architectes.

Une des vertus de cette mise en œuvre réside en ce qu’elle permet la réutilisation des pierres que l’on trouve sur site et que l’on retrouve de nouveau dressées de manière évidente, lorsque d’autres solutions les dissimulent ; lors de la reconstruction de la chapelle Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp Le Corbusier fit le choix de remployer les pierres de récupération de l’édifice originel une première fois touché par la foudre puis détruite par l’artillerie allemande pendant la Seconde Guerre Mondiale, qui remplissent l’ossature en béton recouverte de chaux blanche.

Besoin de rassurer pour s’assurer

Garde-fou devenu obstacle ou bible, les normes de constructions françaises peuvent être un frein à l’innovation et même si des aménagements pourraient advenir[3], le poids de la nouveauté est souvent très lourd à porter. De nombreuses opérations se permettent de sortir des sentiers battus avec pour conséquence un apport financier et technique non négligeable comme la caractérisation par un ATEx[4] ou le soutien de centres d’innovations pour des projets aux débouchés plus larges comme à Tendon pour le bois de hêtre et dont l’étude dépasse le seul projet.

A la Gibauderie le contexte est tout autre. La pierre banchée est une technique dite « non traditionnelle » mais qui n’engendre que peu de risques pour la stabilité de l’ouvrage par sa mise en œuvre spécifique. La maîtrise d’ouvrage a accepté sa mise en œuvre grâce à un retour d’expérience concluant de l’équipe qui l’avait déjà testée sur l’extension de leur agence. Tout est une question de responsabilité assumée, ou partagée[5].

Matières du projet, savoir-faire des entreprises

Neuve ou recyclée, naturelle ou artificielle, inventée ou traditionnelle, chaque projet d’architecture consomme de la matière et même si la grande majorité des constructions neuves tend à se construire de manière standardisée[6], les architectes ne sont pas plus condamnées au catalogue qu’ils ne le sont à n’imaginer que l’épiderme d’une structure de béton caractérisée par les bureaux d’études et les industriels.

A l’heure où les préoccupations environnementales tendent à changer en profondeur les modes constructifs courants, chaque projet est l’occasion de dépenser toujours plus raisonnablement les matières disponibles. Utiliser de la pierre à la Gibauderie pour une construction contemporaine n’est pas une démarche nostalgique mais la possibilité de s’interroger sur les filières et les savoir-faire qui cadrent notre action tout en intégrant les limites de leurs adaptations.

La question de l’utilisation de la pierre comme d’autres ressources naturelles (bois, paille, terre) s’est fortement structurée ces dernières années et il est important de préciser ici que différentes approches s’en dégagent.

Certains sont reconnus pour leur travail de réactivation comme Gilles Perraudin pour la pierre massive[7] ou le Craterre[8] pour les constructions en terre crue. Ce travail de fond participe à l’évolution des pratiques en France et à l’international et encourage à construire différemment.

D’autres se structurent par branches interprofessionnelles pour aider à créer des débouchés pour soutenir les filières comme c’est le cas du bois et de la paille sur quasiment tout le territoire[9].

Plus rares sont ceux qui tentent de détourner des filières déjà en place en faisant différemment avec ce que l’on a : le projet de la Gibauderie est de ceux-là.

Selon les dires des architectes une des grosses difficultés est de convaincre les entreprises de changer leurs habitudes et d’expérimenter de nouveaux savoir-faire. A l’occasion des premiers essais de pierre banchée, il a été possible de tester cette mise en œuvre sur plusieurs chantiers avec la même entreprise.

Mais ce retour d’expérience enrichissant fait d’essais, de découvertes, d’adaptation, diriger et se laisser diriger[10], n’est pas possible sur un projet public en raison de l’obligation d’une mise en concurrence. Pour parer à cette contrainte et rassurer la démarche employée est plutôt rare : l’entrepreneur qui a mis au point la technique avec les architectes est venue former l’entreprise en charge du projet de la Gibauderie (donc potentiellement concurrente sur d’autres chantiers). Il s’agit ici d’un cas rare de transmission et de saine émulation que l’on voudrait voir faire tache d’huile.

L’apprentissage et la transmission de savoir-faire sont indispensables alors que la perte peut être très dure à combler et le savoir très long à retrouver[11].

L’appréciation des usagers

Un reportage anniversaire de l’ouverture de la maison de la Gibauderie est l’occasion d’avoir le retour des usagers sur cette proposition architecturale, après quelques années d’usage. La réaction est unanime : « conviviale, bouillonnante, accueillante, confortable, maison du vivre ensemble » [12] .

Et lorsque l’on voit tout le travail nécessaire à la réalisation de ce mur en pierre banchée, il est légitime de se demander ce que peuvent bien en penser les utilisateurs. « Quand même, ce grand mur » : sa singularité a étonné, voire inquiété à sa livraison et poussé par quelques réactions à chaud le commanditaire tentera d’adoucir ce grand monolithe en retirant ici et là quelques pierres pour permettre à des oiseaux d’y faire leur nid. Mais ce mur d’entrée fort exposé et destiné à protéger n’est manifestement pas le meilleur des perchoirs. Aucun animal en vue, demeurent ces quelques trous qui interrogent : s’agit-il d’un défaut de construction ? D’un descellement ? Ou alors est-ce le maçon qui les a oubliées après un déjeuner trop arrosé ?

L’inquiétude légitime face à la nouveauté a disparu dans la quotidienneté de l’équipement. Lors de notre visite s’échappait une douce odeur de gâteau dès la porte franchie alors qu’un groupe d’animatrices et de bénévoles s’affairaient à préparer des pâtisseries et autres réjouissances pour leur réunion hebdomadaire.

On peut ainsi mesurer la qualité du travail réalisé sur les espaces intérieurs qui permettent l’épanouissement des associations qui avaient demandé des murs, peu importe que l’un d’eux se singularise dans sa présence au paysage. Mieux, l’effort d’invention mesurée est devenu une identité. On est alors peu étonné de voir que la mairie, désireuse de compléter l’entrée du site, que la maison des associations partage avec une école, fasse réaliser un petit portail d’accueil et de bienvenue constitué de deux poteaux, en pierre banchée, sans trous…

[1] La brique mono-mur est une brique alvéolaire de terre cuite industrielle qui permet de construire en une seule fois un mur porteur et isolant.

[2] Frank Lloyd Wright a fait des recherches sur la mise en œuvre « structurée » de pierres dans sa résidence d’hiver, à Taliesin West, près de Scottsdale en Arizona.

[3] Il y a quelques jours, au mois de mars 2016, l’Assemblée Nationale a voté dans le cadre du projet de loi « relatif à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine »,un « permis de faire », qui autorisera à déroger à certaines normes en matière de construction à titre expérimental.

[4] L’Appréciation Technique d’Expérimentation (ATEx)  « est une procédure rapide d’évaluation technique formulée par un groupe d’experts sur tout produit, procédé ou équipement innovant » délivrée par le Centre Scientifique et Technique du Bâtiment. Sa mise en place nécessite un apport financier non négligeable pour des projets aux budgets modestes.

[5] Le dernier bâtiment Ricola des architectes Herzog & de Meuron, construit en partie en pisé préfabriqué, a pu sortir « de terre » en grande partie grâce à la prise de responsabilité de l’entreprise de construction Lehm ton Erde de Martin Rauch

[6] Construire sans dépendre de la seule filière béton a longtemps été la revendication d’architectes tels que Kengo Kuma. Lire à ce sujet l’article « returning to materials »

[7] Gilles Perraudin a construit de nombreux ouvrages pour tout type de programmes en pierre massive. Il partage son expérience au travers de livres et d’ateliers d’été.

[8] L’équipe de CRAterre-ENSAG a été créé en 1979 à l’initiative d’un groupe d’étudiants de l’École d’Architecture de Grenoble. Depuis, le CRAterre est devenue une référence mondiale dans le domaine de l’Architecture de terre. Après avoir largement contribué à sa reconnaissance comme discipline, il s’attache désormais à améliorer et diffuser les connaissances et les bonnes pratiques au niveau international, notamment par l’intermédiaire d’une chaire à l’Unesco « Architectures de terre, cultures constructives et développement durable »

[9] Atlanbois pour les pays de la Loire, Francilbois en Ile de France, Terres de Hêtre dans les Vosges, Créabois dans le Dauphiné, les exemples d’interprofessionnelles structurées sont nombreux sur le territoire Français, à l’initiative de la promotion et de la formation des différents acteurs de la construction.

[10] Expérimenter et apprendre en ratant, « Ce qui m’intéresse dans la gravure, c’est que l’on dirige et que l’on se laisse diriger », Soulages, Pierre. Ecrits et propos, ed. Hermann, Paris : 2009

[11] Dans un tout autre domaine, le savoir millénaire des Incas que l’on retrouve sur des pièces archéologiques concernant les mélanges d’Alpagas et le filage de leurs laines n’a à ce jour, pas encore été égalé, malgré de nombreuses années de travail.

[12] Interviews filmées à l’occasion des dix ans d’utilisation de la maison des associations de le Gibauderie. L’historique du projet a été dressé par différents acteurs de l’époque.

Architecte
- Beaudouin & Engel
Maître d’ouvrage
- Ville de Poitiers
Programme
- Maison des habitants de la Gibauderie
Lieu
- Poitiers
Année de livraison
- 2004
Surface
- 700 m²
Coût
- 0,9M€ HT