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Auteur(s): Atelier du Rouget Simon Teyssou & Associés
Contributeur: Frédéric Bonnet Obras, Collectif AJAP14

Infrastructure revisitée

« On ne comprend pas tout à fait cet engouement pour notre village. Nous avons juste fait le travail correctement »…

Lors de notre visite, un des adjoints du village exprime ainsi son étonnement. Chaliers, installé sur un éperon dominant un méandre de la Truyère, 180 habitants, dont 30 dans le bourg tout au long de l’année, vient de terminer la reprise de sa rue principale. Et l’on ne voit presque rien, en effet. Mais cette délicatesse constitue une leçon d’architecture, dont on devine vite qu’elle fut partagée par l’architecte, la Maire de la commune et le conseil municipal, et les habitants.

L’attention au sol est un acte politique

Si l’on arrive à Chaliers par la Margeride, haut-plateau battu par les vents, on découvre à chaque virage un pont, un mur de soutènement, élément de maçonnerie simplement appareillé pour tenir le sol, canaliser l’eau, l’empêcher d’envahir la route et de déliter le talus. Ces ouvrages banals ont un ou deux siècles. Ils accompagnent la route, leurs présences pourtant massives passent comme une évidence. Ce jalonnement d’infrastructures modestes mais précises contribue avec bonheur au paysage traversé. Héritiers d’un aménagement du territoire constant et étendu à l’ensemble des lieux, même les passages les plus reculés, ces ouvrages témoignent aussi d’une grande attention au sol, à sa configuration, aux ressources disponibles. Cette précision ne résultait pas seulement d’un savoir-faire, mais d’une vision politique : comme si aucune parcelle du territoire « Patrimoine commun de la nation[1] » ne pouvait être oubliée. L’égalité des territoires a rejoint récemment l’intitulé du ministère chargé de leur aménagement. Pourtant, elle fut dès la Renaissance exprimée dans l’aménagement progressif du territoire par l’égale délicatesse mise en œuvre, dans les grandes villes comme dans les plaines, les Alpes ou les virages inaccessibles du massif central. Andrea Palladio ne disait rien d’autre dans ses Quatres livres de l’architecture en détaillant le soin à apporter aux routes, aux ponts et aux chemins. On retrouve cette maîtrise en France avec Riquet, les travaux menés par Colbert, plus tard Perronet et l’École des Ponts et Chaussées. L’ingénieur, le paysagiste, l’architecte : peu importe quand le projet politique impliquait un design d’une attention égale.

Parce que le monde contemporain semble fait de ruptures et de décrochages, d’écarts qui se creusent, cette revendication de l’attention au sol n’est modeste qu’en apparence : elle constitue un acte politique fort. Un site faible en quantité – 180 habitants… -, presque invisible sur la carte, fait bien partie du même monde, et nous en sommes solidaires. En ce sens, le projet de Chaliers s’inscrit dans l’engagement d’une architecture contemporaine qui redonnait aux « écarts » des métropoles un soin équivalent : Rafael Moneo à Ullastret (Catalogne) dès 1987, Alvaro Siza et Roberto Collovà à Salemi (Sicile). La campagne est un autre « front » de l’Architecture. Certains modernes avaient investi le champ, à l’instar d’Albert Laprade et ses relevés patients d’une architecture vernaculaire désormais remplacée par les produits bas de gamme d’une industrie désincarnée, ou Charles-Henri Pingusson à Grillon[2]. Les écoles d’architectures sont aujourd’hui au premier rang de cette recherche, anticipant largement les questions à venir. On peut ici citer le travail du groupe EVAN[3] à Clermont-Ferrand, qui défriche depuis 12 ans l’évolution des territoires ruraux en Auvergne, ou encore l’Atelier rural de l’ENSA de Saint-Étienne, expérimentant depuis plusieurs années les transformations des hauts-plateaux ardéchois. Ces réflexions constituent peu à peu un corpus, testent des méthodes et un dosage des interventions possibles, et offrent à des élus souvent désemparés une occasion de réfléchir à l’aménagement de leur territoire.

La technique réenchantée est une nouvelle richesse

Le retrait de l’investissement public suggère de rassembler ses forces et ses moyens : optimiser chaque dépense pour offrir, à partir du besoin d’origine, des dimensions supplémentaires. C’est une leçon de Chaliers. Le point de départ est la mise à jour du réseau d’assainissement. S’y adjoint la réorganisation de la collecte des ordures – Simon Teyssou rappelle que les poubelles dans un village d’aujourd’hui, c’est un peu le four banal d’hier… Puis, la commune décide d’en profiter pour redessiner les sols – puisque tout devait être excavé. Ce nouveau dessin donne aux trois édifices principaux du village une dignité nouvelle, et magnifie le paysage de la boucle de la Truyère généreusement offert, et qui ne demandait qu’à être le fil conducteur spectaculaire de la vie quotidienne du bourg. Rien ne change, et pourtant tout change.

Chaque jour, sur des centaines de sites, des besoins « techniques » pourraient être l’occasion de telles métamorphoses : la lutte contre les crues, la réorganisation des trafics routiers, le franchissement d’un cours d’eau, la réfection des réseaux… Autant de richesses englouties dans des structures aveugles à leur site, des actions qui ne servent que leur propre motif. Il appartient aux concepteurs, mais aussi aux élus et aux habitants, d’exiger plus. L’économie de moyens que rend nécessaire à la fois la crise budgétaire et les enjeux écologiques (on ne devrait plus pouvoir multiplier les dispositifs redondants) suggère de dessiner différemment, de mutualiser, de profiter de chaque déplacement de matière, de chaque investissement pour amender les lieux.

Partout cette richesse est disponible, pour peu que l’on sache l’activer. La réduction des risques offre par exemple de multiples occasions de création d’espaces publics, de nouvelles alliances entre les espaces urbains et les cycles de la nature. Pierre Lafon aménage ainsi en Bretagne les berges de la Vilaine à Redon et Saint-Nicolas de Redon. Il faut réduire l’effet des crues sur les berges. Plutôt qu’un mur massif, inaccessible et qui aurait peut-être accentué la force du courant, l’architecte propose des lamelles qui brisent la crue, et deviennent, entre la rivière et une route peu amène, une longue promenade, réinventant la forme du quai et du perré. À Saint-Estève-Janson, Chiche et Dussol tracent une passerelle au-dessus d’un ravin, et une place plantée de chênes verts. Et soudain, dans le cœur d’un village méridional marqué par la banalité de ses lotissements, c’est l’enchantement, la pause d’un sous-bois rafraîchissant le sillon du talweg. Nous sommes optimistes : nous pouvons réenchanter la technique, faire en sorte que chaque euro investi dans un ouvrage soit une bonification, une ouverture, un passage. La frugalité n’est pas le renoncement à l’action.

Donner des preuves

La mise en œuvre de ces espaces publics à Chaliers ne résulte pas d’une commande pré-établie, mais d’un lent processus : il aura fallu huit ans de réflexion pour livrer le chantier. Un faisceau d’attentions se concentre peu à peu sur le village : quelques croquis par le paysagiste-conseil de l’État Alain Freytet, qui identifiaient la force du paysage de l’éperon et du méandre, l’accompagnement de l’architecte-conseil de l’Etat, puis une démarche « cœur de village » portée par le Conseil départemental, avec le support du Conseil en Architecture, Urbanisme et Environnement[4] du Cantal. L’Architecte des Bâtiments de France[5] insistait à son tour sur la qualité des édifices du village, dont certains sont inscrits. Ce travail préalable, collectif, a donné aux élus le temps nécessaire, pour décider de ne pas limiter les travaux à l’enfouissement et à la rénovation des réseaux, mais à dédier une partie du budget aux espaces publics. Quelques intentions sont nées de ces échanges, qui règlent tout le reste. Il fallait régler la collecte des ordures et la démultiplication des nombreux édicules techniques, dont la présence triviale altérait les vues sur le paysage, gênait même le fonctionnement quotidien de la rue ; remettre les véhicules à leur place, toujours en dégageant les vues ; mettre en valeur les édifices remarquables, dont une ancienne maison bourgeoise du XVIIIe et la mairie. Cette durée a permis aussi de hiérarchiser les actions, de doser l’ouvrage, d’envisager l’aménagement à venir de chaque hameau du village, auquel le conseil municipal a dédié les actions à venir, pour que personne ne soit en reste. Cette patience stratégique a facilité l’acceptation du projet par les habitants. De l’aveu d’un élu, les habitants ou les visiteurs sont tous enthousiastes et fiers, mais aucun n’a jamais adjoint à « que c’est beau » la phrase « cela a dû coûter cher » ; un gage de réussite, dans une commune aux moyens limités …

Les orientations préalables prennent l’air d’une petite musique bien réglée, paraissent a posteriori bien évidentes. Pourtant rien n’est si simple. Dans bien des situations on aurait malgré tout simplement ouvert le sol, et disposé une vague rustine d’asphalte. Dans bien d’autres cas, la bienveillance des idées d’origine et la clairvoyance du diagnostic auraient pourtant conduit à une réalisation très générique, ou à un surcroît d’effort dissolvant toute l’attention dans une monumentalité excessive : trop faire, c’est parfois pire que ne rien faire.

Le projet apporte ici la preuve par l’action, une démonstration irréprochable par la juste mesure de l’énergie qu’il met en œuvre. Toujours vertueuses, les politiques publiques sont censées augmenter le niveau d’exigence. Mais les bonnes intentions sur « la qualité des paysages », les « valeurs patrimoniales », la « qualité des aménagements » sont si foisonnantes qu’elles masquent parfois  l’indigence des transformations concrètes des lieux. Nous ne faisons pas toujours ce que nous pensons faire. Il ne suffit pas de mots, il faut savoir agir. C’est pourquoi l’intervention de Chaliers est une leçon : avec modestie, elle démontre la force de la preuve. Voilà, cela est fait. Et cela est juste. Tout résulte d’un engagement constant de chacun, élus et techniciens, habitants et administrations. Bonheur d’une Œuvre collective, mais où le rôle de l’architecte, du « design » est tout sauf anodin. Il faut un grand savoir-faire pour installer l’ouvrage avec une telle évidence qu’il semble disparaître.

Précisions sur une disparition

Chacun note la discrétion de l’intervention de Simon Teyssou. Comme dans le reste de son travail, la personnalité et les intentions de l’architecte ne prennent pas le pas sur la force propre de ce qui est construit. À l’instar des multiples ponts et murs de soutènements remarqués sur les pentes alentours, qui n’ont jamais dû être dessinés par un architecte, pas même un ingénieur, les tracés et les pierres semblent disposés d’eux-mêmes sur le rocher, se glissant entre les maisons du village, la plupart vernaculaires. Teyssou s’interroge d’ailleurs sur le rôle de l’architecte dans le quotidien de ces communes qui ont peu de moyens. Il faut parfois une maîtrise complète – et c’est le cas ici, manifestement –, mais ne faut-il pas parfois réduire son intervention à quelques conseils, compter sur les savoir-faire disponibles, s’appuyer sur des solutions pragmatiques et économes, faire référence aux alternatives qui, bien souvent, se nichent à immédiate proximité dans l’architecture vernaculaire. Construire avec peu, c’est peut-être aussi changer, faire évoluer les méthodes de projet, être plus réactif[6]. Laisser de côté la signature, se ranger, au fil du temps, dans la continuité des lieux. Disparaître. Par éthique professionnelle, par choix politique.

Mais disparaître, est-ce si facile?

L’examen du projet nous renseigne sur la lutte qui fut menée pour parvenir à cet effacement. Le nivellement est impeccable. Tantôt tendues, tantôt gauches, les surfaces accompagnent à la fois le parcours de l’eau et les horizontales qui soulignent le paysage du méandre. Cet ajustement est impeccable, sur un sol hérité qui suivait les ondulations du chemin posé sur la silhouette de l’éperon rocheux, à peine redressé çà et là par un muret ou une terrasse. Mais ce réglage n’est jamais excessif : il ne s’agissait pas non plus de tracer ici un monument. La chaussée maintenue par deux bordures de Gneiss est étroite, la rue est ostensiblement commune aux piétons et aux véhicules, pacifiée par son calibre, les bas-côtés enherbés, renforcés par des graviers, permettent au besoin de se croiser – au pas – et on l’imagine bien, de se saluer. La rue se détache de l’alignement épars des maisons, et laisse une frange publique «  sauvage » à la largeur variable. Y émergent le rocher de gneiss de la géologie du site, qui supporte les édifices et leur a souvent donné leurs pierres, mais aussi une végétation abondante qui, plantée à l’origine par les concepteurs, se laisse réapproprier progressivement par les riverains. Les seuils des maisons aux altitudes capricieuses s’insèrent sur cette marge, dalles de pierre constituant autant d’emmarchement et de ponçons qu’il y a de foyers. Devant les trois édifices clefs de cette rue étirée jusqu’au belvédère du cimetière, trois parvis minéraux. Le bord sud de ces sols constitue en surplomb de la pente une épaisseur suffisante pour laisser croire qu’ils sont des murs, où l’on peut s’asseoir, face au paysage qu’ils soulignent. Point de garde-corps : il fallait résister ici au vertige de la norme, même si on constate que tout est confortable et étrangement sécurisant, alors même que l’on domine un précipice. Partout les voitures pourraient être parquées. Mais à part le parvis médian dont les marches de béton clair en sifflet suggèrent le stationnement aisé en réduisant le dévers, les autres places sont inoccupées, comme s’il allait de soi que l’on ne pouvait abandonner une simple machine dans ce merveilleux intervalle entre façade de pierre et paysage. Cela se fait spontanément, sans pancartes et sans signes, par la force du dessin. La pierre choisie est le gneiss, la même qui constitue le village ordinaire, même si elle vient du sud du Limousin à deux cent kilomètres. Le granit apparaît devant la maison de maître –la seule construite avec cette pierre. Là encore, le dosage est précis: le village ne souffre pas de cet excès de trottoirs, de caniveaux et de dalles de pierre, de bancs et de réverbères, vocabulaire réinterprété de la ville du dix-neuvième siècle qui assomme par son onéreuse ostentation tant de bourgs.

Bref, la justesse de l’intervention, et son caractère quasi vernaculaire, inséré dans la banalité du village, est le résultat d’un savant travail, et d’une lutte : avec les habitudes, avec les normes, mais aussi avec la discipline même. Voilà pourquoi nous avons encore tant de plaisir à relire les livres de Palladio ou d’Alberti : à des siècles de distance, avec des enjeux sociétaux bien différents, une autre économie, les questions qu’ils posaient demeurent opératoires. Elles nous aident, à Chaliers par exemple, à trouver l’exacte limite de ce qu’il faut laisser, de ce qu’il faut construire, pour que le village, aujourd’hui, retrouve son sens.

Les élus sont fiers. On les comprend. Reste à savoir si le pari sera gagné puisque derrière ces efforts, selon le maire, il y a aussi l’espoir d’attirer les visiteurs, mais surtout de nouveaux habitants. Nous ne savons pas si la force du lieu y suffira, ce qui a été fait, courageux et inédit, ne constitue-t-il pas une condition de cette renaissance ?

[1] Comme le rappelle l’article L.101-1 du Code de l’Urbanisme français « le Patrimoine est le patrimoine commun de la nation. Les collectivités publiques en sont les gestionnaires et les garantes dans le cadre de leurs compétences. »

[2] cf. Arnelle Lavalou, « Pingusson à Grillon », éditions du Linteau, 2009.

[3] Entre Ville Architecture Nature (EVAN) est un des domaines de Master de l’ENSA de Clermont-Ferrand.

[4] Institués par la Loi sur l’Architecture en 1977, les Conseils en Architecture, Urbanisme et Environnement (CAUE) sont des organismes publics financés par une taxe spécifique sur tous les projets de construction ou d’aménagement, au niveau départemental. Ils apportent une assistance et des conseils gratuits aux particuliers et aux élus du territoire, pilotent des études en amont des projets, contribuent à la qualité des projets en rédigeant des cahiers des charges ou en participant aux jurys d’architecture. Ils ont aussi une action pédagogique (exposition, livrets) auprès des élus comme du grand public. Chaliers est situé dans le département du Cantal.

[5] Dans chaque département, l’Architecte des Bâtiments de France, fonctionnaire du Ministère de la Culture, donne un avis sur les aménagements situés à proximité des édifices ou ouvrages inscrits à l’inventaire du Patrimoine, ou classés au titre de Monuments historiques.

[6] Voir à ce sujet l’article de Felix Mulle « l’architecte, médecin de sa campagne » à propos du travail de Simon Teyssou paru dans la revue Criticat, numéro 13.

Architecte
- Atelier du Rouget Simon Teyssou & Associés
Maître d’ouvrage
- Commune de Chaliers
Programme
- Espace Pubic
Lieu
- Chaliers
Année de livraison
- 2014
Surface
- 2500 m²
Coût
- 0.5 M € HT