, , ,

Auteur(s): Atelier d'Architecture Autogéré
Contributeur: Frédéric Bonnet Obras, Collectif AJAP14

Architecture des villes, architecture des champs

Colombes est une ville dense, dont les 85 000 habitants s’étirent du port de Gennevilliers aux franges du petit-Nanterre, à deux pas du quartier d’affaires de la Défense.

Au nord, près des darses, les barres et les tours du quartier Fossés-Jean forment un quartier populaire, qui fait aujourd’hui l’objet d’une restructuration urbaine[1]. Le faubourg proche est en pleine mutation, les petites maisons si nombreuses dans cette ville font place peu à peu à des opérations d’investisseurs dont on pressent la très rentable spéculation, la proximité de Paris aidant.

Et puis, soudain, improbable, une maison de bois juchée sur pilotis dont la terrasse domine un jardin bien rangé, des légumes, des serres ; quelques centaines de mètres carrés de potager, au pied des tours, calés contre les héberges de meulière des parcelles voisines. Notre première visite tombe un samedi exceptionnel : tous les usagers de ces jardins urbains ont invité la presse, et de nombreux soutiens. L’heure est grave, les mines combatives : la nouvelle maire souhaite supprimer ces cultures installées depuis 2012, pour y construire un parking asphalté temporaire, dont un échantillon aride grignote déjà l’angle sud du terrain. L’ambiance est placide, mais la colère côtoie l’incompréhension.

Que se passe-t-il ici ?

La recherche puis l’action, et vice versa

Le projet est issu d’une recherche menée par Constantin Petcou et Doina Petrescu[2]. L’hypothèse de ces deux architectes est la suivante : nous savons depuis plusieurs années déjà que le réchauffement climatique nous conduira à des crises complexes. Certains scientifiques établissent que rien ne saurait être corrigé sans une intervention planétaire, reposant sur un accord politique global dont on voit bien pourtant, même après la COP21, qu’il est très improbable. Et si une partie de la solution résidait dans l’action présente, dès aujourd’hui, à petite échelle, des citoyens eux-mêmes ? Quelle expérimentation montrerait que les habitudes de consommation peuvent changer, les besoins énergétiques, les besoins de matière, les flux de déplacement se réduire ? La recherche est très sérieusement étayée par des calculs et des diagrammes savamment illustrés, mais aussi des exemples un peu partout dans le monde. Les références commencent à Cuba, qui a su développer en urgence une agriculture urbaine lorsque le blocus américain le priva de l’approvisionnement du grand frère soviétique. Elles se prolongent dans les « villes en transitions », post-industrielles et pionnières, à l’image de Sheffield où enseigne Doina Petrescu, ou encore à Montréal. BedZED, Kraftwerk, Hetzel et Vauban sont cités aux côtés des femmes constructrices de Dakar, de la permaculture à Milwaukee ou des murs à pêche de Montreuil. Les auteurs insistent sur la mise en réseau, la démultiplication des actions modestes, en référence à « l’effet colibri ». L’engagement ne se limite pas à des incantations écologiques. Il faut, selon les rédacteurs, se départir du modèle économique libéral basé sur la surconsommation et la ségrégation sociale qui en accompagne les plus-values financières, trouver des alternatives pour régler les besoins, les échanges, mais aussi les valeurs sociales, le rapport au travail, etc. On est loin du green-washing des grands majors de « l’environnement ».

Petcou et D. Petrescu cherchent alors un terrain en banlieue dense, à distance des Parisiens aux revenus cossus dont les rentes discrètes et le travail indépendant incitent volontiers à une oisiveté productive, mais un peu facile peut-être. La banlieue était aussi le gage d’une plus grande diversité culturelle. Un taux de chômage plus élevé qu’à Paris pouvait semble-t-il favoriser l’engagement associatif et démultiplier le désir ou le besoin d’une « autre donne » économique.

En 2012, la ville de Colombes propose ce site de Fossés-Jean. Une convention d’occupation temporaire met le terrain à disposition, des financements importants sont mobilisés, notamment par la région Île-de-France et l’Union européenne, dont un député « vert » était d’ailleurs présent ce samedi de février.

Faire, et faire ensemble : le retour des communs

Financeur de la recherche, le PUCA semblait penser que « jamais cela ne pourrait marcher en France ». La vision politique ambitieuse du projet amène, on s’en doute, une manière particulière de travailler. Les deux architectes ont une expérience des projets collaboratifs : ils ont été à l’origine en 2001 des jardins d’ECObox dans le 18e arrondissement de Paris et en 2009 du « passage 56 » lors du projet de renouvellement urbain du quartier Saint-Blaise dans le 20e arrondissement. Le principe est simple : après une impulsion de départ sur un mode associatif, l’objectif est de parvenir à un mode autogéré, quitte à prendre le temps pour effacer peu à peu la présence des initiateurs[3]. L’agence s’intitule d’ailleurs Atelier d’Architecture autogérée (aaa) – et notez bien que c’est l’architecture, et non l’atelier, qui est autogérée. Lors d’un entretien passionné à l’agence, les architectes insistent sur l’importance de cette autre « gouvernance », de cette nouvelle manière de décider, de maintenir dans la durée des pratiques partagées, de fabriquer des modalités politiques horizontales, plus vives ; ceci sans ingénuité : on devine que l’exercice est difficile et que quelques décennies de  temps de cerveau disponible dévolu aux grands limonadiers ont très sérieusement altéré nos capacités démocratiques. Mais pourtant, cela semble fonctionner. Aujourd’hui, R-Urban, qui gère l’Agrocité, est tenu par une trentaine de personnes très impliquées, et compte plus de 400 membres principalement issus des quartiers riverains. La forme est aujourd’hui associative, selon la Loi française de 1901, un dispositif léger, souple, facile à mettre en place. L’objectif est de constituer à terme une Société coopérative d’Intérêt collectif, pour pouvoir allier les avantages de la forme associative à des partenariats avec les collectivités locales ou d’autres organismes, et faire reconnaître l’intérêt public de « l’équipement » mis en place par le collectif. L’idée procède d’une mixité féconde entre la sphère publique et l’économie « sociale et solidaire », et ne renie pas la part de coproduction avec la collectivité publique, ni son rôle dans la modération des intérêts privés, au fil du temps. Ce dispositif constituerait une garantie que l’expérience associative garde sa générosité et son ouverture d’origine, et évite de se convertir en une expression exclusive toujours possible d’un « entre soi ». Cette hybridation et coexistence solide va tout à fait dans le sens des hypothèses que de nombreux économistes contemporains explorent et préconisent, à l’instar de Jean-Louis Laville. L’action associative n’exclut pas les autres formes d’activité, il les complète et en corrige les excès.

Les concepteurs s’attardent sur cette dimension politique – comment décide-t-on, comment partage-t-on, quels droits ouvre-t-on et à qui, comment assure-t-on l’intérêt général dans la durée, etc ?-  L’enjeu est bien « le retour des communs »[4], une nouvelle richesse qui ne se compte pas sur un mode monétaire, interroge le culte de la propriété dans nos métropoles où la spéculation ordinaire est devenue un sport populaire. La tâche est sérieuse. Car nous vivons un paradoxe : alors que les expériences associatives de partage et d’autogestion se réveillent, jamais le droit de propriété – celle du sol ou de l’immobilier, mais aussi de la connaissance, des données, du génome et du vivant, etc. –, et la financiarisation de toute chose qui l’accompagne n’ont été aussi défendus et renforcés[5]. Nous parlons ici de « front », quand il s’agit d’un affrontement déséquilibré : le vrai front est celui d’un univers libéral conscient de sa force, silencieux mais monstrueusement agressif. D’apparence modeste et fragile, R-Urban est un grain de sable dans la machine bien huilée, la preuve que le partage frugal est encore une issue, et la démocratie sa condition.

Un espace public productif

Et cela marche. 200 variétés de légumes sont cultivées ici selon les techniques traditionnelles ou par permaculture, naturellement biologiques. Les serres côtoient les sillons et les allées où se pressent enfants, travailleurs ou voisins désœuvrés. La « cabane » construite dans un premier temps pour abriter les activités hivernales devient un point de repère du quartier, centre social, centre culturel, commerce alternatif, lieu de débats, lieu de formation. Des discussions ont été organisées au début avec les habitants, venus d’horizons divers. Chacun a pu s’apercevoir qu’un mode de vie désormais très urbain n’occultait pas des origines souvent rurales, un rapport à la terre, qu’il s’agisse de populations d’origines européennes ou africaines. De la cuisine, des ventes de légumes ou d’objets fabriqués par l’association ont produit de facto une activité alternative, une occupation pour plusieurs des habitants. Construite sur pilotis, la cabane protège aussi un atelier et du stockage de matériel recyclé : outre la production agricole, on y répare les objets de la vie quotidienne, chacun prêtant à l’autre ses bras, ses savoir-faire, ou ses rebuts. Agrocité n’est d’ailleurs qu’un des lieux gérés par l’association R-Urban sur Colombes, qui a monté sur un autre site un « recyclab » où l’on recueille, trie et valorise les déchets réutilisables. Sur le site d’Agrocité, on a produit en 2015 neuf tonnes de compost à partir des déchets ménagers des membres de l’association, R-Urban teste un écosystème local qui va bien au-delà de l’agriculture urbaine : les déchets, les savoir-faire et compétences domestiques et professionnelles, les outils, l’inventivité, les cultures sont valorisées, mises en commun, à disposition.

Une partie importante des richesses de Rurban est non monétaire : le terrain public mis à disposition par la mairie (quoique l’on puisse estimer cet « actif », la preuve en est avec la volonté de la nouvelle municipalité…), mais surtout le temps libre, l’investissement personnel, l’échange de compétences. Les ruches, par exemple, ont été mises en place grâce à un apiculteur-habitant qui s’est impliqué dans l’association. Nous avons là une autre conception du travail, qui tente de ne pas séparer la vie quotidienne, la vie politique de la vie productive : la fabrication comme la culture prennent ensemble un sens poétique, au sens le plus noble. Non pas que les conflits ou les problèmes disparaissent, mais ils échappent aux rapports hiérarchiques qui sous-tendent « le monde du travail ». R-Urban ne créé pas une foule d’emplois mais, réduisant les besoins et les coûts de certains des biens communs, il en démultiplie l’accès : on gagne ici ce que l’on n’aura pas à dépenser dans un mode de consommation frénétique, sans jamais renoncer au plaisir, à la convivialité.

La construction de l’Agrocité a nécessité des astuces. Espace public d’un nouveau type, l’application des règles draconiennes d’un « espace recevant du public » n’aurait pas permis de réaliser cet édifice avec autant de souplesse, dans un budget somme toute très réduit – ni avec la même poésie, on s’en doute. Le bâtiment est ainsi, officiellement, un lieu de travail, le siège de l’association, un lieu privé recevant des invités… Ni le plafond de simples planches, ni le sol fait de dalles de bois achetées à moins de deux euros le mètre carré à une entreprise de fabrication de parpaing, ni le poêle à bois, ni les grandes portes coulissantes à peine jointives n’auraient vu le jour dans un équipement ordinaire. Et pourtant, c’en est un. Et de quel meilleur espace public pouvait rêver un projet de renouvellement urbain (PRU[6]), de surcroît productif… Aucune procédure « officielle » n’aurait obtenu un tel résultat. Agrocité est un cadeau pour la transformation de ce quartier.

Le Citoyen, la nature et la valeur du sol

La métropole parisienne s’est étendue sur les terres les plus fertiles de France. La ressource agricole est pourtant peu présente dans les réflexions du « Grand Paris ». La conception libérale de la richesse place toujours les autres activités avant la production agricole. Naguère encore, l’État stérilisait des centaines d’hectares pour accueillir Disneyland Europe. Bientôt, près de l’aéroport Charles-de-Gaulle, Europacity, un gigantesque centre commercial, fera de même sur les limons franciliens, selon un marketing d’un autre âge porté avec son habituelle verve décomplexée par Bjärke Ingels[7]. Yes, more money… Paris ne détient pas l’exclusivité de ces destructions paradoxales, Milan n’a-t-elle pas, il y a un an à peine, inauguré une exposition dédiée à l’alimentation et construite sur des alluvions d’une fertilité exceptionnelle ? Les difficultés des agriculteurs européens pris au piège d’une industrialisation massive et qui s’endettent lourdement pour produire une qualité inégale, souvent au détriment des milieux vivants, devraient alerter les citoyens que nous sommes. Pouvons-nous redonner à la terre sa valeur productive, inscrite dans la longue durée ? Personne ne prétend que l’Agrocité portée par R-Urban va résoudre cette crise agricole. Mais, au cœur d’une des premières régions agricoles d’Europe, elle explore une autre « voie »– pour reprendre l’expression du philosophe Edgar Morin.

Outre le profond plaisir, intime, que chacun pourra ressentir à jardiner, à pétrir, biner, arroser, observer et cueillir, au-delà de l’enthousiasme collectif et de l’agitation associative, cette expérience est un manifeste politique. Précisément au moment où beaucoup se demandent comment mieux cohabiter, échanger, partager, comment refonder notre relation au travail ou à la consommation, là, précisément dans cette actualité politique que nous n’avons pas fini de dérouler, tourner les yeux vers ce petit coin de banlieue parisienne, et inviter les protagoniste aux débats, est une belle inspiration.

[1] L’Agence nationale de Renouvellement urbain (ANRU) organise depuis plusieurs années toute une série de renouvellements de quartiers considérés comme présentant « des difficultés » sociales. Cela concerne des quartiers anciens dégradés, mais principalement, comme dans ce cas, des secteurs construits après-guerre jusque dans les années 1970. Ces opérations urbaines et architecturales sont menées dans le cadre de conventions avec les bailleurs sociaux, les collectivités (communes, régions). Le quartier Fossés-Jean Bouviers – 15 000 habitants – jouxte l’Agrocité, fait l’objet d’un programme de 113 000 000 d’euros. Cf. : www.anru.fr

[2] Constanin Petcou et Doina Petrescu sont les fondateurs de l’Atelier d’Architecture autogérée. La recherche a été commandée par un organisme public, le Plan Urbain Construction Architecture (PUCA), dépendant du Ministère en charge du logement et de l’urbanisme, qui lance régulièrement d’importants programmes de recherche thématique, avec des équipes pluridisciplinaires (sciences sociales et sciences de la construction, urbanisme, architecture). Cf. : www.urbanisme-puca.gouv

[3] Les deux architectes évoquent le délai de trois à quatre pour apprendre collectivement à « bien gouverner ». Ils remarquent que peu à peu s’établit un véritable « empowerment » : les nouveaux membres de l’association deviennent porteurs de projet, s’approprient les concepts, les réorientent, les amendent, prennent l’habitude d’expliquer, d’argumenter, effectuent eux-mêmes des visites dans d’autres sites dans le monde, rapportent le bénéfice de leurs expériences, etc.

[4] Nous empruntons cette belle expression à Benjamin Coriat, économiste, qui a dirigé l’ouvrage Le retour des communs, la crise de l’idéologie propriétaire, ed. LLL (les Liens qui libèrent), 2015.

[5] Cf. Benjamin Coriat, « le durcissement de la propriété intellectuelle n’est que l’une des expressions d’une offensive bien plus large et générale qui fait du renforcement et de la diffusion des droits de propriété, ainsi que du caractère exclusif de ces droits, le fondement de nos sociétés et le point sur lequel asseoir leur futur », ibid. p. 9. Coriat mentionne l’antériorité de ce processus en citant le travail de Hardin publié en… 1968.

[6] Agrocité est tangente au périmètre du PRU de Fossés-Jean/Bouviers porté par l’Agence nationale de Renouvellement urbain, dont la doctrine favorise la concertation avec les habitants. Les architectes notent que les lauréats du concours d’urbanisme pour le PRU avaient proposé de maintenir et développer, en les implantant sur d’autres sites, les activités de R-Urban, dont l’Agrocité et le Recyclab.

[7] Lire sur Europacity l’article rédigé par Frédéric Bonnet dans la revue Tous urbains #6, mai 2014, « Big, ou qui tente le plus le gagne », p. 40-43.

Architecte
- Atelier d'Architecture Autogérée
Maître d’ouvrage
- Réseau R-Urban
Programme
- Agrocité : cultures maraîchères, serres, atelier, magasin, centre de recyclage et de compostage, centre culturel
Lieu
- Colombes
Année de livraison
- 2014
Surface
- 2300 m²
Coût
- 1.5 M € HT