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Auteur(s): QUINTON Jean-Christophe
Contributeur: Frédéric Bonne Obras, Collectif AJAP14

Architecture des villes, architecture des champs

Ce qui frappe d’emblée lorsque nous posons le pied en bordure de la voie qui nous amène à la ferme, c’est le vent.

A la demande de Jean Christophe Quinton, Monsieur Philippe nous avait déposé à une centaine de mètre du Mesnil Frémentel où nous nous rendons pour la visite de sa « Maison Pliée ».

Nous sommes tout juste à la sortie de la zone commerciale en bordure de Caen. C’est ici que le hameau, formé par l’agglomération des maisons et dépendances autour de la ferme, jadis isolé se retrouve désormais en quasi continuité avec la ville.

Monsieur et Madame Philippe se sont mariés à Cagny. Lui est du Mesnil Frémentel, sa famille y est installée depuis plusieurs générations et exploite les riches terres céréalières de la plaine de Caen.

Le petit hameau du Mesnil Frémentel, structuré autour de la ferme et de ses différents bâtiments d’exploitation est rattaché à la commune de Cagny.

Ici pas de transformation brutale du tissu : les grands corps de bâtiments agricoles le plus souvent en pierre organisent les lieux. Autour, de nombreuses dépendances accueillaient les travailleurs, aujourd’hui habitées par d’autres occupants, sans lien avec les activités de la ferme.

Pourtant le Mesnil semble avoir bien digéré les grandes transformations des sites agricoles qui parfois avec brutalité ont délaissé bourgs et fermes pour reconstruire sans lien avec le territoire des bâtiments plus adaptés aux nouvelles techniques d’exploitation. Il était plus facile de reconstruire de grands hangars que de transformer les installations existantes. Par soucis d’économie et de rapidité, ces grandes bâtisses furent (et continuent de l’être) érigées en parpaing et tôle, s’apparentant désormais aux bâtiments industriels, à l’image de l’industrialisation du secteur au cours du XX° siècle.

Comme le fait remarquer Philippe Madec, dans une fiche établie en tant qu’Architecte Conseil de l’Etat[1] intitulé « les bâtiments agricoles » l’uniformisation des bâtiments agricole frappe d’autant plus qu’elle s’oppose aux volumes et à la richesse du patrimoine bâti ancien dont les caractéristiques étaient étroitement liées au milieu naturel et à un savoir-faire issu des traditions et des coutumes locales. Elle s’oppose aussi à son unité, l’habitat et les bâtiments agricoles anciens utilisant les mêmes matériaux. Tout cela produit un paysage désolé délaissant des villages et hameaux d’un coté, mite et défigure le paysage de l’autre.

Au Mesnil donc, pas de défiguration mais une transformation plus lente capable d’absorber les nouvelles bâtisses, mais jusqu’où ? Car chaque génération d’agriculteur construit son patrimoine sur les terres agricoles pourtant non constructibles… sauf pour les agriculteurs exploitants, au titre du logement de fonction.[2]

Nous sommes ici loin du cas de la petite ville de Vrin en Suisse qui a reçu en 1998 le Prix Wakker[3] du Patrimoine suisse pour son intégration soignée de bâtiments agricoles contemporains dans le centre du village. Mais pour la famille Philippe, il n’était pas question de construire des bâtiments agricoles en tôle qui défigurent le paysage. Au delà des contingences agricoles, la famille est sensible à la qualité du paysage et de son environnement bâti. Pour ces raisons, lorsque les Philippe doivent quitter leur maison voisine de la ferme pour des raisons d’héritage, ils veulent faire construire leur maison dans le prolongement immédiat du Mésnil et font appel à un architecte parisien ami de la famille.

Vous devriez organiser le stockage dans votre longère en retrait des piles porteuses de votre ferme. Cela mettra en valeur cette belle construction et abritera mieux votre blé. Un simple conseil sur un aménagement prodigué quelques années auparavant était resté gravé dans l’esprit des Philippe si bien que lorsque le projet de la maison émergea, ils passèrent commande directement à Jean Christophe Quinton.

La Maison devait comporter un hangar agricole pour stocker une partie du matériel et servir de garage.

La Maison Pliée

Sur la plaine de Caen, il y a donc le vent. Un vent qui souffle quotidiennement à la limite du désagréable. Les ingénieurs éoliens ne s’y sont pas trompés en implantant une dizaine d’éoliennes à proximité du site.

Alors la maison sera pliée pour abriter. « La forme soulage les problèmes » nous explique Jean Christophe. Ici la question formelle s’est résolue dès la première visite du site marquée par le vent persistant.

Cette réponse intuitive faisant référence à la forme archétypale de la ferme, est par la suite déformée, dessinée et ajustée de manière très précise. Cette forme « étrange » interpelle mais résout à elle seule l’articulation des différents programmes tout en partitionnant les différents usages des espaces extérieurs. Ce travail n’est pas sans rappeler celui de Local Architecture à Lignières en Suisse[4], qui offre une intégration paysagère réussie pour une étable en structure bois.

A l’intérieur, autour de la cheminée et de l’escalier, un espace fluide et traversant se déploie, éclairé par de grands percements qui assurent depuis chaque pièce une démultiplication des perceptions de l’environnement et des continuités intérieures /extérieures inédites.

Une Maison hybride : La Maison Hangar

Au delà de la forme étrange caractéristique de la Maison Pliée, le bâtiment semble ici nous rappeler à tous l’image de ces fermes qui ont de tout temps ponctué la campagne et le paysage rural. Pourtant très vite le programme, la maison et son hangar, s’apparente plus à une maison qu’à une ferme : la maison regroupant deux cent mètres carrés quand le hangar en comptabilise cent cinquante. Qu’importe l’architecte choisi d’assembler les deux entités formant un seul bâtiment, pour mieux affirmer une présence dans le paysage.

Deux systèmes constructifs simples

Du point de vue structurel, le bâtiment se distingue en deux parties directement liées au programme.

La maison est en mono-mur de béton allégé cellulaire. Le hangar est en ossature bois.

La structure de la maison est donc simplement montée en bloc de béton cellulaire de quarante centimètres d’épaisseur. Les blocs sont assemblés et ciselés de manière à rester fidèles à la forme de la bâtisse, tout comme celle de ces ouvertures ajustées à chaque fois selon les vues, les cheminements ou les usages de la maison.

L’épaisseur du béton cellulaire offre des performance thermique exemplaire et permet l’économie d’une isolation et du pare pluie. Elle confère en outre une épaisseur capable d’intégrer les différents éléments coulissant en galandage, des volets et des fenêtres.

Pour la partie hangar une simple ossature bois se répète sur une trame de six mètres vingt.

Une matérialité volontairement rustique mise en œuvre de façon savante

L’enveloppe verticale se compose d’un seul matériaux, l’épicéa autoclavé brut, utilisé pour sa rusticité, sa légèreté et sa durabilité. Elle est directement fixée sur une ossature également en bois, rapportée sur le mur de béton cellulaire.

Les lames de bois d’un mètre dix, sont disposées verticalement, ajourées et superposées en clin.

Tout le soin apporté au dernier « lit » de bois dans son redressement pour se fixer dans le prolongement de la rive du toit, ou bien le traitement des volets capables de dissimuler toutes les ouvertures derrière un « rideau » de bois révèle toute la finesse des dispositions architecturales mises en œuvre.

L’architecte ne manque pas de nous expliquer comment le relevé de la bavette d’appui de baie en zinc forme une encoche pour pouvoir laisser au volet, dissimulé en galandage, la possibilité de se glisser dessus. Cette petite signature est ici mise en exergue grâce à l’ombre portée ponctuellement sur la façade.

Enfin, pour chapeauter le tout, la toiture à deux pans, une fois pliée ajustée à la géométrie réglée en plan, dessine des façades largement composées qui regardent la plaine. La couverture est en tuiles plates. Les chéneaux périphériques tout comme les descentes d’eaux pluviales, soigneusement dissimulées derrière la vêture de bois, donnent à voir un objet architectural achevé.

Cinq ans après la livraison du chantier, le bois des façades à l’épreuve du temps s’est grisé avec des reflets argent et contraste avec les embrasures abritées encore dorées renforçant le caractère de la bâtisse qui ne laisse pas indifférent dans le voisinage.

Et les Philippe sont fiers de leur maison, ils nous montrent les grands cadrages sur le jardin même s’ils ne comprennent toujours pas le choix de cette grande baie vitrée… fixe, mais nous montrent  avec satisfaction leurs volets qu’ils peuvent fermer la nuit pour assurer une ventilation naturelle en toute sécurité. Ils regrettent le manque d’espaces de rangements mais n’hésitent pas à confier à leur architecte le dessin des meubles. Ils ont aussi pour projet de construire une nouvelle terrasse au Nord, car il fait trop chaud l’été à l’abri côté sud !

Dans le hangar, plus de tracteurs, le couple aujourd’hui à la retraite gare désormais leur camping car avec lequel ils parcourent le monde…

L’exploitation aujourd’hui essentiellement orientée vers la production de lin, est dirigée par leur fils qui ouvre une partie de ces quatre cent hectares à la cueillette pour les urbains qui viennent maintenant en voisin s’approvisionner en direct.

Mais quel avenir pour ces terres, toujours plus gringottées et menacées par les extensions et lotissements encore contenus hors de la zone agricole?

Alors qu’un rejet d’une agriculture industrielle peu soucieuse de l’environnement et de la santé de ses riverains et de ses consommateurs se fait de plus en plus sentir, l’avènement d’une agriculture raisonnée avec une modification dans les techniques d’exploitation et de production comme la permaculture[5] et l’agroforesterie[6], tendent aujourd’hui à rapprocher le monde rural et le monde urbain dans une remise en question du mode de production et de consommation, comme en témoignent également  le développement des fermes urbaines ou l’expérience Agrocités portée par R-Urban, replaçant chaque citoyen en tant qu’acteur producteur, consommateur.

Dès lors, le programme lui-même change, comme sa transcription architecturale et son inscription territoriale. Les situations sont désormais plus complexes, comme ici à Cagny. La périurbanisation mélange les espaces agricoles avec l’infrastructure et avec les autres activités urbaines. La ferme et la grange évoquaient un imaginaire rural où l’édifice se détachait dans un paysage uniquement marqué par les pratiques agricoles. Ces figures architecturales vernaculaires ont beaucoup nourri l’imaginaire architectural, sans jamais faire l’objet d’une commande spécifique. La quasi totalité de ces édifices se fait toujours sans architectes[7]. Construire un bâtiment agricole aujourd’hui, c’est beaucoup plus la conquête d’un nouveau sujet que d’une reconquête.

La Ferme se complexifie : l’habitation est revendiquée comme une maison à part entière, moins liée à la production et bien plus à la ville, des espaces de vente, des programmes énergétiques, et autres espaces pédagogique se combinent avec les autres activités agricoles. La ferme se transforme. Répondre à ces nouveaux programmes, sur des sites qui n’ont plus rien à voir ni avec la campagne bucolique ni avec le paysage rural emblématique constitue aussi un « front ».

[1] Les Bâtiments Agricoles: Philppe Madec; Architecte conseil de l’Etat ; janvier 2006 ; Direction générale de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction

[2] D’une manière générale, les zones naturelles ou agricoles sont inconstructibles : ce principe permet de limiter le mitage de l’espace. Des exceptions sont toutefois possibles, pour permettre notamment l’activité agricole et la valorisation des ressources naturelles. La construction en zone agricole d’un logement de fonction est une dérogation accordée par le Code de l’Urbanisme. La délivrance de permis de construire est ici subordonnée à la notion d’activité agricole

[3] Le Prix Wakker 1 est décerné par Patrimoine suisse à la commune ou l’organisation qui a fait des efforts pour préserver et mettre en valeur son patrimoine. Vrin se situe dans l’Oberlugnez, à environ 21 km d’Ilanz, à 1448 m d’altitude. En bas dans la vallée, la commune a dû faire face à un fort exode. Dans les années 1980 et 1990, un projet modèle de la fondation Pro Vrin s’est efforcé de renforcer l’infrastructure du village et de stopper l’exode. Au début des années 1980, une mesure consista alors pour les habitants à acheter la totalité des terrains à bâtir libres, afin que le village ne puisse plus faire l’objet de spéculations. Le fils de paysan et architecte Gion A. Caminada, originaire de Vrin, construit pour eux depuis maintenant près de 20 ans.

L’architecture proposée s’inscrit dans le tissu existant et s’appuis sur des savoir faire locaux rédynamisant le tissu économique et social du village.

[4] Local Architecture. Etable, Lignières, Suisse : DANA Karine; in : AMC ; n° 158 ; février 2006 ; p 66
Situé dans le lieu-dit Le Cerisier sur la commune de Lignières dans le canton de Neuchâtel, cette construction s’inscrit dans une volonté de gestion du paysage agricole, un enjeu important pour le devenir de l’aménagement du territoire suisse. « Les constructions agricoles actuelles sont, pour la plupart, d’une très grande pauvreté. Cette banalité est trop souvent justifiée par un cadre économique contraignant qui limiterait les possibilités d’intervention », explique l’agence Local Architecture, très sensibilisée à l’économie du territoire et à la viabilité de son développement.

[5] La permaculture est un ensemble de pratiques et de modes de pensée visant à créer une production agricole soutenable, très économe en énergie et respectueuse des êtres vivants et de leurs relations réciproques.

[6] L’agroforesterie désigne les pratiques, nouvelles ou historiques, associant arbres, cultures et-ou animaux sur une même parcelle agricole, en bordure ou en plein champ.
Ces pratiques comprennent les systèmes agro-sylvicoles mais aussi sylvo-pastoraux, les pré-vergers (animaux pâturant sous des vergers de fruitiers)…

[7] Le seuil de recours à un architecte obligatoire pour les bâtiments agricoles est de 800 m2 d’emprise au sol

Architecte
- Jean-Christophe Quinton
Maître d’ouvrage
- Particulier
Programme
- Maison-grange
Lieu
- Cagny, Calvados
Année de livraison
- 2010
Surface
- 330 m²
Coût
- 0.4 M € HT