,

Auteur(s): Frédéric Bonnet Obras, Collectif AJAP14

Architecture After All

« C’est avant tout un projet de vie. Nous voulions vivre au milieu des bois, dans la nature. L’idée était de trouver un moyen de travailler autour de l’architecture et de s’offrir du temps parce que le temps c’est du luxe aujourd’hui… »

Mathilde Ricard, Lise Valet, Sébastien Gardarin et Julien Pelletier sont quatre architectes issus de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Clermont-Ferrand. En 2012, ils construisent une quinzaine de pavillons d’hébergements touristiques sur deux parcelles en pente, couvertes de hêtres, de charmes et de ronces dans le village de Sauterre, dans la commune de Manzat. Implantée dans le Parc Naturel Régional des Volcans d’Auvergne, le site ouvre une vue magnifique sur la chaine des Puys.

Bois Basalte désigne leur groupe, à la fois la société de gestion du site touristique et l’agence informelle d’architecture. Bois Basalte imagine la construction de cabanes en mélèzes sur une ancienne carrière d’exploitation du Basalte, destiné au début du vingtième siècle à la construction du ballast des voies de chemin de fer.

A première vue, l’histoire est connue. Des architectes écolos qui reviennent à la campagne pour construire un gite, ambiance bières bios dans les verres et laine de mouton dans les murs. L’architecte est par définition, par habitude historique, celui qui ne construit pas son œuvre. Pourtant, depuis quelques années, de nombreux architectes mènent l’expérience de la construction par eux-mêmes, architectes-maîtres d’ouvrage, architectes-constructeurs. Mal formés, mal équipés, il en résulte souvent des réalisations mal construites et où, comble de l’échec, l’architecture devient secondaire face au besoin de faire et de finir. Le travail de l’agence Ciguë est une exception marquante où un collectif d’architectes s’appuie sur la proximité entre conception et réalisation pour écrire une architecture, intérieure le plus souvent, très inventive.

L’aventure de Bois Basalte est celle de quatre architectes construisant pour eux-mêmes, appuyant leur projet sur une foi indéfectible dans leur métier, en pensant l’architecture comme cause première de transformation du site, à la fois force de conviction, outil d’apprentissage et passion à partager.

Tourisme de masse ?

La France est encore aujourd’hui une des premières destinations touristiques mondiales. Il s’agit à la fois d’une ressource économique importante pour les territoires et d’un outil puissant de préservation et de transformation des paysages naturels et bâtis. Aujourd’hui, le modèle de l’hébergement touristique est largement dégradé. Le fossé se creuse entre la production de masse des camps de vacances franchisés, chaines hôtelières thématiques ou parcs d’attraction d’un coté et les chambres d’hôtes particulières de plus en plus élitistes, de l’autre.

Pourtant, en France, dans les années 60 et 70, le thème du logement de vacances connait un âge d’or sur le plan architectural. Appuyés sur une grande diversité typologique, les barres de Jean Dubuisson à Bandol ou la Marina de Port-Grimaud de François Spoerry sont quelques références de la production de l’époque, laboratoire de recherche architecturale y compris pour le logement social. Sur le modèle de Roq-et-Rob du Corbusier à Roquebrune-Cap-Martin, des projets comme le village du Merlier de l’Atelier de Montrouge, le village des Fourches de Lefèvre-Devaux et Aubert développent l’idée d’un habitat dense, méditerranéen, adapté à la pente dans une écriture brutaliste moderne. Dans un contexte de style international, il y a là, l’invention d’un nouveau rapport au site, d’une architecture de la discrétion, très éloignée des modèles touristiques contemporains, comme les très attractifs Center Parcs.

Dans un pays qui a connu une urbanisation très forte depuis cinquante ans et dans une région qui reconnaît elle-même un retard important sur le plan de l’accueil touristique (4), Bois Basalte est un modèle très pertinent de transformation d’un site naturel en lieu d’hébergement d’une capacité d’accueil intermédiaire (20 couchages). Il rappelle la vitalité architecturale de ces glorieux ancêtres modernes et fabrique une nouvelle richesse, pour le territoire.

L’architecte dans sa campagne Bois Basalte, c’est d’abord l’histoire d’un retour au pays. Sébastien et Julien sont deux amis d’enfance qui se racontent des histoires de cabanes sur les bancs de leur école à Manzat. Dans leurs rêves d’indépendance précoce, tous les enfants dessinent leur maison, posent une couverture sur la table du salon, installent une lampe de chevet en dessous, pose une échelle dans le cerisier du jardin et gravent leur nom sur l’écorce.

A Manzat, Sébastien et Julien sont chez eux. Après quelques expériences modestes de cabanes en fougères dans les bois, ils construisent finalement, à l’adolescence, avec leur groupe de copains, une grande cabane. La commune les autorise à démonter du bardage, quelques poutres sur un bâtiment public destiné à être démoli. Ils glanent ça et là les matériaux qui leur sont nécessaires et construisent une cabane de 40 m², aménagée, confortable. Ils vivent là quelques temps. La cabane sera cédée aux générations suivantes.

Ce rêve de vie dans la nature ne les quitte jamais. A l’école d’architecture, ils rencontrent Lise et Mathilde. L’imaginaire du bricolage se confronte à leurs projets d’étudiants. Ils parlent toujours de cabanes. Mais pour eux, l’idée n’est pas encore d’accueillir les autres dans leur monde mais juste retrouver un lieu à part, coupé du monde.

Le début de leur vie professionnelle les sépare, ils font leur expérience à Paris, dans le Vaucluse, en Dordogne. Ils aiment leur métier, suivent des projets, s’impliquent dans les agences. Ils jouent ce jeu mais le rythme effréné des agences d’architecture n’est pas le leur. Il y a toujours ce vieux rêve d’enfant, l’idée de retourner en Auvergne. Les amis cherchent un terrain, construisent peu à peu l’idée de pouvoir louer leur cabane pour en financer la construction. Ils se promènent un peu partout dans la région, écrivent aux communes. Des terrains leur sont proposés, plus ou moins intéressants. Ils cherchent à acheter aux privés mais les agriculteurs sont attachés à leur terre, même en friche, en pente, inexploitable. Finalement, ils repèrent des terrains communaux, dans le village de leurs parents, de part et d’autre du chemin menant à la vielle carrière de la roche Sauterre. C’est avec la jolie naïveté de leur enfance qu’ils sollicitent le maire et racontent leur projet.

« Un terrain pour vivre, peut-être, construire des cabanes, les louer, un petit projet touristique, quelque chose de simple, comme un gîte tout simplement. »

Ils se plongent dans l’histoire du lieu, retrouvent les vieilles photos, les vieux plans aux archives départementales. Ils dessinent et leurs traits dépassent vite le programme. Ils prennent la mesure du site, pensent à plusieurs cabanes, une salle de restauration, une cuisine, la chaufferie. Ils ne pensent même plus à y habiter.

Evidemment le terrain n’est pas constructible. En plus, il est trop haut pour être connecté au réseau d’eau potable. Pourtant, Alain Escure, le maire de Manzat, décide de les soutenir. Ce sont les enfants du pays. Le projet est sérieux, ce ne sont pas des étudiants mais des professionnels aguerris qui parlent et qui dessinent. Techniquement au point, argumenté, magnifiquement illustré, le dossier convainc tous les partenaires, des financeurs du Conseil Régional aux banques.

Mais il faut modifier le règlement d’urbanisme, c’est long, compliqué, tout le monde est d’accord mais rien n’avance. Alors, ils décident de précipiter les choses, en novembre 2012, ils quittent leur emplois, louent une maison dans le village, commencent à défricher les parcelles qui ne leur appartiennent pas. Ils déposent un permis de construire sur un terrain inconstructible, la commune délivre le permis contre l’avis des services de l’état. Le sous-préfet, conquis par le projet, décide sciemment de fermer les yeux lors du contrôle de légalité ! Les terrains deviendront constructibles un an et demi après la fin du chantier…

Une économie de bricolage, une architecture précieuse

Si le projet a pris peu à peu l’ampleur d’un équipement public, le budget est resté bloqué à l’échelle ménagère de leurs deux couples et cela malgré les subventions. Mais ils ne veulent pas renoncer à leurs dessins, les reporter tout au plus. Ils vont donc inventer une économie de subsistance, une économie de partage, proche de celle que pratiquaient les paysans au début du vingtième siècle. Ils vont construire à partir de rien une nouvelle richesse pour eux, pour le village, pour le territoire. S’appuyant sur leurs belles images, un dispositif de crowdfunding leur apporte 2600 euros, ils rassemblent leurs économies, 80 000 euros. Puis ils décident de construire eux-mêmes, de tout faire ou presque, comme dans les bois de leur enfance. Les parents sont agriculteurs, ils prêtent le matériel, un tracteur, une remorque, la bétonnière, etc. Des matériaux sont offerts, des déchets de scierie sont récupérés. Les voisins, les copains viennent aider. C’est tout un village qui se relaie, renouant avec la tradition locale des coudercs pour un projet privé.

« Chez l’agriculteur il y a cette coutume d’échange, d’entraide, de coup de mains, ça se fait beaucoup, c’était tout naturel pour eux de participer à ce chantier et ils étaient d’ailleurs tous très motivés quand on leur a expliqué qu’on voulait aménager un site comme celui ci. »

Mais si le financement du projet est une chose, il faut vivre pendant l’année du chantier et celle de démarrage de l’exploitation. Sans salaire, c’est le chômage et une vie très modeste qui leur permettent d’acheter à manger, de payer le loyer de leur logement social. Même s’ils se contentent aujourd’hui de salaires nets de 800 euros par mois pour chacun, c’est un formidable outil de travail et de production de richesse qu’ils ont construits grâce au système de protection social français. C’est une belle leçon pour les défenseurs acharnés de l’économie libérale.

Mais bricoler une cabane, ce n’est pas construire une quinzaine de bâtiments destinés à recevoir du public. Ils s’aperçoivent qu’ils ne savent rien faire. Ils ont dessinés des plans béton mais sur place, comment terrasser, comment caler une banche, préparer du béton ? Alors ils dessinent, beaucoup. Ils reprennent chaque dessin, dix fois, comme une carte en pays inconnu.

« Nous nous sommes beaucoup appuyés sur l’architecture, sur le dessin car c’était notre seule compétence. »

Le résultat est surprenant, très éloigné des exemples d’architecture auto-construite. Nous avons été frappés, lors de notre visite, par la précision de la mise en œuvre, la qualité de la réalisation. Il y a toujours cet imaginaire du bricolage, la cabane comme référence esthétique, mais la facture est luxueuse. Il y a du polycarbonate, de l’acier galvanisé, le bois est brûlé, grisé mais chaque cabane est un objet rare, graphique, précieux.

Nous ressentons l’influence des maîtres en arrière-plan : de Louis Kahn à Patrick Berger. Chaque plan est une figure réglée. Même une cabane de 10 m² est un exercice d’architecture, une composition géométrique qui sépare l’espace libre, l’espace de vie des espaces servants, pensés comme un ensemble de meubles, escamotables. La règle est esthétique et fonctionnelle.

La coupe aussi est une figure, une trace issue de la photographie historique de l’ancien concasseur. L’archétype de la toiture à doubles-pans devient un leitmotiv pour chaque cabane. Parois verticales et toitures sont un même plan, plié. Les tranches en pignons ne sont pas capotées, elles montrent les épaisseurs de construction. De petits décalages distinguent le bardage, laisse apparaître le raidisseur en métal, le bois brûlé est en retrait comme un ourlet sur un tissu. Ce mille-feuille complexe fabrique une matière précieuse, réinventée sur chaque bâtiment.

Nous observons là une confiance aveugle dans l’architecture comme discipline esthétique. L’affirmation des figures dessinées, la coupe et le plan, comme de beaux objets autonomes, trouvent une application concrète dans la ligne de bijoux, l’Architecture du Désir, développée par Guillaume Ramillien. Les bagues, broches ou boucles d’oreilles sont littéralement des moulages inspirés des plans de l’agence démontrant le caractère précieux du dessin d’architecture.

L’architecte, le maitre d’ouvrage, le constructeur, le fermier

Notre visite à Bois Basalte se déroule le week-end de la Saint-Valentin. Toutes les cabanes sont occupées. Le samedi matin, Julien se lève à sept heures pour préparer et distribuer les paniers des petits déjeuners à l’entrée des cabanes. L’après-midi, Mathilde et sa belle-sœur cuisinent des « maquis auvergnats » pour leurs visiteurs. Sébastien occupe sa matinée à passer l’aspirateur dans les cabanes, à allumer les poêles réchauffant les cabanes pour les hôtes du soir. Le printemps approchant, ils vont reprendre l’entretien de leur petit espace de nature jardinée, la taille des haies vives, le débroussaillage sélectif, l’entretien des mousses, des lierres courant sur les ruines des murs en pierre. Ils sont également en train de dessiner une nouvelle cabane, de s’arracher les cheveux sur un détail de rive de toiture. Il faudra bientôt installer la pompe des bains extérieurs qu’ils ont reçue.

Mathilde, Lise, Sébastien et Julien ont quitté leurs emplois il y a bientôt quatre ans. Pendant ce temps-là ils ont construit un seul projet. Nous leur avons demandé s’ils n’avaient pas l’impression de perdre du temps, de gâcher leurs évidents talents. Nous discutons du rôle de l’architecte dans la société, des devoirs de celui-ci. Ils auraient pu consacrer leur temps à une dizaine de projets dans le même temps, contribuer à l’amélioration des paysages de leurs enfances, ou d’autres. Mais seraient-ils parvenus à un tel résultat à chaque fois. Certainement non. Que défendent-ils alors ?

Il y a bien sûr cet idéal de vie personnelle. Mais nous comprenons vite que le fond de leur motivation est autre. En ralentissant le temps de l’architecture, ils ont ici inventé un modèle d’agence. Ils ont installés les conditions d’une architecture de haute couture à partir d’une économie de subsistance. Parfois même, à l’encontre de toute logique comptable ou calendaire.

« Je me rappelle les copains qui venaient nous aider le week-end sur le chantier et qui nous disaient : vous êtes fous, les architectes ! Il faut avancer ! Les détails, nos dessins, c’était un peu des caprices… »

Ils mènent leurs expériences pour écrire une architecture singulière. Ils ont la liberté de ceux qui font et qui défont. Pour les grandes cabanes, ils ont la volonté de mettre en œuvre une façade avec la matière prise sur place, ils dessinent un bardage fait des assemblages des branches de noisetiers qui poussent sur le site. La mise en œuvre est difficile, ils ne sont pas satisfaits par leurs essais. Ils décident de changer. Ils mettent au point une technique de gabions, grillages et déchets de bois, broyés sur place. Grisés par le soleil et la pluie, il y a, aujourd’hui, dans cette matière, un caractère minéral inédit, comme un enduit de bois.

Aucune agence d’architecture ne peut vivre avec les honoraires correspondant aux études d’un projet dont les travaux ne dépassent pas un million d’euros pendant quatre ans. Pourtant ils n’ont jamais renoncé à leurs ambitions architecturales, ils ont simplement pris du plaisir à beaucoup dessiner et à construire.

En 2013, dans une interview pour le magazine Télérama qui leur consacre un hors série à l’occasion de la sortie de leur nouvel album Random Access Memories, le groupe français Daft Punk expliquent le titre de leur album précédent, Human After All, sorti en 2005. Puisque la musique est désormais produite par des machines, le fruit du mixage de matières diverses, d’époques différentes, c’est la part de l’humain qui fait l’Art. Nouvelles Richesses décrit des projets qui s’appuient sur des programmes innovants, des économies alternatives, des filières locales. L’exemple de Bois Basalte démontre que derrière l’idéal de vie des architectes, les processus atypiques, la commande réinventée, l’expérience libre de la matière, la cause première est toujours la même. L’architecture, after all.

Architecte
- Bois-Basalte
Maître d’ouvrage
- Bois-Basalte
Programme
- Hébergement touristique
Lieu
- Sauterre
Année de livraison
- 2014
Surface
- 1300 m²
Coût
- 0.3 M € HT