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Auteur(s): FABRIQUES Architectures Paysages
Contributeur: Frédéric Bonnet Obras, Collectif AJAP14

Agro(re)conquêtes

« Au fil des lois et au fur et à mesure de la prise de conscience collective de la valeur des paysages, de la biodiversité et de l’agriculture de proximité, la zone agricole, qui était souvent considérée dans les documents d’urbanisme comme simple zone résiduaire pour le développement urbain, est devenue zone de qualité et de réflexion en soi. » [1]

Le maintien de la filière agricole est vital pour pouvoir répondre aux besoins actuels et futurs des populations. Néanmoins, nous savons aujourd’hui que ce prélèvement que nous appliquons au territoire ne peut pas être mené de manière inconsidérée sans risque de lésions irréparables à la planète, au paysage, à la biodiversité et aux grands espaces naturels.

L’enjeu aujourd’hui est « de ne plus considérer les terres agricoles comme des réserves foncières pour l’extension urbaine [ou touristique], mais des réserves de sols pour des besoins agricoles et la préservation des fonctions environnementales ».

Nous pourrions rajouter : des réserves de paysages naturels, qu’ils soient organisés par l’homme ou pas, vitaux à la préservation de paysages typiques de nos régions, poumons de nos territoires artificialisés, à la réserve près de diminuer l’utilisation des intrants encore largement promue de nos jours. Néanmoins le milieu agricole est en train d’amorcer sérieusement sa mue. Les installations en agro-écologie, cultures bio, etc. se multiplient.

Mais au-delà de cette question, il ne faut pas oublier que les activités agricoles participent du maintien de paysages caractéristiques et d’une grande biodiversité. La pâture et les fauchages préviennent les risques naturels, les travaux agricoles entretiennent les forêts et les entiers. Les haies, cultures, prairies, permettent l’installation de nombreux animaux et de plantes diversifiées dans un système global et circulaire.

En montagne sur les terrains pentus, le maintien du travail de fenaison aide à la conservation d’une plus grande diversité : on identifie jusqu’à cinquante fleurs différentes sur un pré-fauché contre cinq fleurs sur un pré délaissé au pâturage sauvage, les animaux sélectionnant et du coup faisant disparaitre des espèces.

Le prix des terrains fragilise l’agriculture

Le prix des terres et des bâtiments est en constante augmentation. Que la pression soit au bénéfice de l’habitat, de la consommation ou du tourisme, les agriculteurs et éleveurs ont de plus en plus de mal à assumer le coût de d’achat ou de rachat des installations.

Cette situation impacte durablement la dynamique agricole ce qui implique de recourir à des politiques publiques pour assurer la pérennisation de l’activité en engageant des solutions à long terme et proactives pour le maintien des emplois.

Bonneval-sur-Arc : un projet agricole porté par le public

La légende raconte que ce projet de neuf bâtiments d’élevages groupés a commencé lorsque cette petite commune de haute montage située à mille huit cent mètres d’altitude a installé un nouveau canon à neige au début des années quatre-vingt-dix. La neige issue de ce canon directement alimenté par l’Arc serait sortie marron, illustrant un besoin immédiat de changer les habitudes du secteur. En effet les bâtiments d’élevage existant à Bonneval côtoient les habitations et aucun système ne permet la récupération des effluents qui sont rejetés directement dans la rivière.

Le développement du tourisme a également impacté ce village[2] pendant des décennies. Manne de revenus pour les agriculteurs qui en montagne cumulent souvent plusieurs emplois, le tourisme a également nourri une spéculation immobilière privant les nouvelles générations de lieux de travail lors des différents héritages.

De plus, les installations existantes étaient vétustes et peu fonctionnelles pour les éleveurs, avec des bâtiments bâtis à « hauteur de corne », soit environ un mètre cinquante de hauteur sous plafond.

En réponse les différents acteurs de ce territoire ont monté un projet novateur touchant à une multitude de sujets à mener de front : risques naturels (éboulement, crue), risques environnementaux (effluents), risques paysagers (nous sommes au pied du parc national de la Vanoise, dans sa zone d’adhésion) et risques sociaux (départ des éleveurs) ont été intégrés dans une démarche globale. Un projet social, grâce aux subventions

Dans un premier temps la mairie a assumé le démarrage de ce projet ambitieux avant de déléguer le montage du projet à la Communauté de Communes. Afin de garantir le maintien des éleveurs dans le village, la mairie a fait le choix de rester propriétaire des locaux, les éleveurs devenant locataires de leur outil de travail. Cette décision ainsi que le regroupement des bâtiments d’élevages sur un seul site a permis une mutualisation des coûts et, grâce à un jeu de subventions, un investissement soutenable à l’échelle d’une commune de deux cent cinquante habitants.

Le projet a ainsi pu être financé grâce aux aides spécifiques agricoles provenant de la Loi Montagne (1985, DATAR[3] révisée depuis) qui permet d’aider « généreusement » les pépites des Alpes : ici l’élevage est à destination entre autre d’un fromage AOC de réputation internationale : le Beaufort… et dans la zone élargie du premier parc National Français. Sur cette opération, ce sont soixante-dix pour cent de subventions qui sont venues soutenir le projet.

La garantie de pérennité obtenue permet aux éleveurs de s’implanter durablement dans la vallée, poursuivant une carrière de doubles actifs à cheval entre tourisme et agriculture : éleveurs, pisteurs, professeurs de ski, élevant aussi bien des vaches que des caprins ou des ovins.

L’installation d’un projet partagé

Le projet a été mené en concertation avec un grand nombre d’acteurs : la Chambre de l’Agriculture, l’Architecte des Bâtiments de France, la Communauté de Communes, la Mairie, les utilisateurs, les architectes et les deux équipes d’ingénierie pour mener à bien les projets de merlon contre le risque d’éboulement et le risque de crue.

L’architecte lauréat du concours, l’agence Fabriques des frères Janin, a ainsi tiré parti de toutes ces compétences pour proposer un projet abouti et holistique.

Le projet s’inscrit dans une parcelle en bord de rivière tout en se connectant à une trame viaire agricole préexistante. Le programme prévoyait à l’origine de grandes surfaces pour chaque fonction (élevage, granges, compostage), la réponse des architectes et paysagistes a été de s’appuyer sur les ouvrages techniques dessinant le grand paysage et de regrouper les fonctions verticalement afin de dégager de l’espace et proposer aux animaux des surfaces de déambulation plus importantes.

Les frères Janin ont fait le choix d’un langage formel agricole tout en s’affranchissant d’un pastiche possible des habitations en pierres traditionnelles. Le travail avec l’Architecte des Bâtiments de France[4] a permis de proposer une architecture simple sans être simpliste, cette synergie entre « défenseur du patrimoine » et architectes permettant de faire émerger et valider une modernité assumée.

Les volumes de compostage en sous-sol et d’élevage en rez-de-chaussée ont été réalisés en béton brut quand les granges dédiées au fourrage en étage ont été traitées en structure et bardage de bois brut. Les toitures ont été végétalisées afin d’être pâturables par les animaux, les végétaux ensemencés étant issus de graines récoltées en fond de granges sur site.

Innovation

Le travail d’installation des fonctions selon un principe vertical est inhabituel et novateur dans ces territoires. Le principe a été de valoriser les différentes fonctions et favoriser les synergies afin de renforcer l’autonomie des agriculteurs.

Au sommet, de larges granges aérées permettent le séchage en vrac du foin, permettant de rentrer deux récoltes annuelles au lieu d’une. Cette nourriture est, grâce à une pince, directement disponible pour les bêtes hébergées en rez-de-chaussée, sous les granges. Le sous-sol est quant à lui dédié à la collecte et la séparation des effluents issus des vaches, permettant de proposer deux engrais distincts : un lisier très fluide utilisé dans les alpages, permettant une bonne productivité des fourrages et un compost solide permettant une utilisation en milieu « urbain », à proximité des habitations.

Cette organisation a permis également de libérer de la surface bâtie, afin d’augmenter les espaces de stabulations des animaux, favorisant leur confort.

L’agriculteur, l’éleveur, un habitant comme les autres.

Le courant de pensée majoritaire de ces dernières décennies a prôné l’efficacité des fonctions (agriculture, transport, habitat, centres urbains) tout en amenant à une déconnexion totale des différentes entités entre elles qui ne sont plus que des secteurs indépendants qui ne doivent pas se rencontrer afin d’éviter toute baisse de productivité et de rentabilité.

Aujourd’hui les politique publiques[5] commencent à promouvoir les territoires ruraux comme des lieux de vie assumés. Le maintien des agriculteurs sur place nécessite de penser  des espaces de vie mêlant habitat, services, loisirs, culture, y compris au cœur de nos territoires ruraux. La transformation engagée doit permettre de ne plus considérer ces territoires comme des auxiliaires de fonctionnement des centres urbains, concentrés ou étalés, destinés aux urbains mais comme une des composantes de leur fonctionnement, avec une économie propre, dont la dépendance métropolitaine n’est pas le seul moteur.

Ces préoccupations rejoignent les ateliers mis en place par les enseignants Catherine Rannou, Mathieu Le Barzic et Eric Hardy en Bretagne au sein des écoles nationales supérieures d’architecture de Bretagne et de Paris Val de Seine. Au sein de leur projet baptisé « TRANS-RURAL LAB », ils interrogent le devenir de friches agroalimentaires. Au travers d’ateliers sur site, ils étudient la possibilité de « détruire, réhabiliter, réaffecter ou démonter » ces installations, avec pour objectif une programmation permettant de transformer des lieux à l’origine pensés comme monofonctionnels en des sites multifonctionnels.

Alliance entre homme et environnement

La montagne à elle seule contient un quart de la biodiversité écologique terrestre et représente quatre-vingt-trois pour cent des espaces naturels protégés en France[6] . Le projet de Bonneval d’inscrit dans une préservation de cet écosystème. Le système de récupération des effluents permet de générer de grandes quantités de compost de bonne qualité qui, épandu sur les terres de fourrage afin de stimuler les récoltes, permet une quasi autonomie des éleveurs pendant l’hiver tout en évitant un complément de fourrage exogène grâce à deux récoltes annuelles. En été les bêtes sont emmenées dans les pâturages de montagne, perpétuant ainsi une tradition séculaire garantissant le bon traitement des animaux.

Ce projet avec toutes ses qualités a fait bouger les lignes. Les éleveurs habitués à travailler de manière isolée doivent aujourd’hui apprendre à partager des lieux communs, ce qui n’est pas chose facile et une véritable entraide est encore difficile à esquisser.

Aujourd’hui, même si l’image architectonique est encore difficilement appropriable par certains, l’opération est une réussite aux yeux de Gabriel Blanc, maire de Bonneval : « nous ne souhaitons qu’une chose, faire de la zone agricole de Bonneval un cas d’école. Et que bien d’autres communes nous emboîtent le pas. Notre agriculture en dépend ».

[1] « Comment concilier agriculture, urbanisme et territoires dans le Gard », DDTM, 2011 Nota : Direction Départementale de Territoires et de la Mer (DDTM) ou Direction Départementale des Territoires (DDT) est un service de l’Etat installé au sein de chaque département français. Cette administration contrôle le respect des réglementations nationales, et conseille les collectivités locales sur leur politique d’aménagement.

[2] Bonneval-sur-Arc est un village particulièrement épargné par les destructions de la dernière guerre. Son patrimoine historique préservé ainsi que sa situation géographique exceptionnelle ont permis son adhésion à l’association « Les plus beaux villages de France » dont l’ambition est d’« unir forces et passions pour protéger et promouvoir le patrimoine remarquable de ces communes d’exception et leur offrir ainsi une alternative à la désertification rurale ».

[3] DATAR, créée en 1963, la Délégation Interministérielle à l’Aménagement du Territoire et à l’Action Régionale avait pour mission de réfléchir de manière transversale aux politiques d’aménagement, en liant les échelles locales et nationales. Elle se distingue notamment par ses études prospectives et les missions photographiques successives sur toute la France, qui sont encore aujourd’hui un remarquable observatoire des paysages habités. La Loi Montagne est, comme la Loi Littoral, une législation nationale destinée à protéger les régions aux paysages sensibles de l’urbanisation extensive et d’en organiser une gestion durable.

[4] L’Architecte des Bâtiments de France est un fonctionnaire dépendant du Ministère de la Culture qui est en charge de la protection du Patrimoine.

[5] Notamment par le biais des Centres d’Initiatives pour Valoriser l’Agriculture et le Milieu rural (CIVAM).

[6] Rémy Knafou, 2006

Architecte
- Fabriques AP
Maître d’ouvrage
- Communauté de communes de Haute-Maurienne Vanoise
Programme
- Bâtiment d'élevage
Lieu
- Bonneval-sur-Arc
Année de livraison
- 2013
Surface
- 7000 m²
Coût
- 4.2 M € HT